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RÉGIME

DU

TRAVAIL

L. GARRIGUET

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RÉGIME DU TRAVAIL

CHAPITRE PREMIER

NOTIONS GENERALES SUR LE TRAVAIL

I. Notion du Travail.

LTiomme arrive à la vie avec de nombreux besoins, il s'en crée d'autres lui-même ; et une de ses grandes préoc- cupations, on pourrait dire sa grande préoccupation, est de leur donner satisfaction. Pour qu'il le puisse dans une suffisante mesure, Dieu a mis à sa disposition la terre avec sa fécondité, ses trésors, ses ressources multi[)los ; mais il est obligé d'exploiter cette fécondité, de conquérir ces trésors, d'utiliser ces ressources. Il faut que par son in- dustrie il soumette l'cLUivre du Créateur et la complète.

Il a, pour cela, rcru intelligence et activité. Le sol lui livre bien de lui-même certains produits, mais ces produits il doit les solliciter, les conquérir, les arracber en quelque sorte, et, (juand il s'en est empan'", il a, la ])lupart du temps, à les transformer avant de s'en servir. Tels qu'ils lui sont fournis par la nature, c'est-à-dire à l'état brut, ils se trouvent absolument lna[)tcs à lui assurer immédia-

I

^ RÉGIME DU TRAVAIL

tement les avantages qu'il en attend. Il ne peut, avant de les avoir modifiés, en tirer parti pour subvenir aux besoins qu'ils sont appelés à satisfaire. Il les modifie par le travail.

Le travail, entendu da^is son acception la plus large, n'est autre chose que l'exercice de l'activité hu- maine, quelles que soient et la sphère dans laquelle cette activité s'exerce et la forme sous laquelle elle s'exerce. Peu importe qu'elle s'applique à défoncer le sol, à trans- former des matières premières, à produire une œuvre d'art, à rendre un service, à remplir les devoirs d'une fonction libérale. Dès qu'il y a déploiement d'activité, il y a travail.

Le travail, pris dans le sens que lui attribue Vèco- nomie politique, consiste dans un effort plus ou moins pénible que l'homme s'impose pour arriver à produire un objet utile, objet qui servira à satisfaire ses besoins ou les besoins d'autrui. En économie politique on considère avant tout le but. On se place uniquement au point de vue de la production et dans le travail on ne voit qu'un acte humain productif de valeur. C'est la mise en œuvre de l'activité de l'homme pour une fin spéciale : l'élaboration d'un pro- duit'. ■

1. Le produit, c'est l'objet travaillé sortant des malus tic l'homme et ayant subi les modifications qui en ont fait une utilité écono- mique, c'est-à-dire une chose capable de satisfaire des besoins qu'elle n'aurait \ni satisiaire qu'imparfaitement sans le travail qu'elle a absorbé. Le terme de toute production est une richesse ou un élément de richesse.

11 est à noter que le mot richesse n'a pas, dans la science écono- mique, le sens qui lui est vulgairement attribué dans le langage

>"OTÎO>"S GENERALES SUR LE TRAVAIL 6

Cette élaboration ne s'opère pas habituellement, on pourrait même dire qu'elle ne s'opère jamais, sans une certaine peine '.

ordinaire. Celui-ci ne donne le nom de richesse qu'à une qiiantilé considérable de produits, en le refusant à la jouissance d'une petite quantité de choses. Dans le langage usuel, riche se dit seulement de celui qui a des biens nombreux. En économie politique, au con- traire, un morceau de pain, une aiguille, une petite feuille de pa- pier, sont des richesses, car en économie politique on entend par richesse tout ce qui peut satisfaire n'importe quel besoin de l'homme.

Pour qu'une chose puisse être qualifiée de richesse il faut qu'elle remplisse certaines conditions. Il faut, d'abord, qu'elle soit propre a satisfaire un besoin ou un désir, en d'autres termes, il faut que nous la jugions utile, car l'utilité est simplement la corrélation que nous établissons entre certaines choses et nos besoins. 11 faut, en second lieu, que cette chose soit à notre portée et que nous puis- sions nous en servir. 11 faut, enfin, que cette chose soit matérielle en quelque manière.

On réserve le nom de richesse aux objets corporels, et on dé- signe sous le nom de serdce les actes de l'homme propres à pro- curer une satisfaction par eux-mêmes. Pourtant l'école française, depuis J.-]>. Say et surtout Dunoyer, incline ù comprendre sous la dénomination de richesse les produits immatériels aussi bien que les produits matériels.

1. A l'origine il n'en fut pas ainsi. Alors, comme aujourd'hui, l'homme devait travailler ; mais il ne travaillait pas par nécessité et pour s'assurer les choses indispensables à la vie ; il travaillait par goût, uniquement pour s'occuper et se distraire. Le travail n'avait pour lui que des attraits ; il n'apportait ni lassitude, ni peine, ni ennui. Gela dura juscju'au moment le mal pénétra dans le monde. Après la chute le travail perdit le caractère d'acti- vité joyeuse que lui avait donné le Créateur et l'homme dut ga- gner son pain à la sueur de son front. L'immense majorité des hommes ne travaille que parce qu'elle y est contrainte et ne A'oit dans le travail, qu'elle doit s'imposer, qu'une pénible nécessité. Il en sera toujour.s ainsi, malgré Ifs simplifications que, piir le perfec- tionnement de l'outillage, on apportera à la main-d'œuvre humaine. C'est donc courir après un mirage trompeur que de snpi)0sci-, comme le font, après Fourier, les S(;(;ialisles el les Anarchistes modernes, qu'on pourra arriver à transformer le travail en plaisir, par le libre

4 REGIME DU TRAVAIL

Le travail est constitué par une série d'efforts et tout effort suppose une violence, à laquelle par instinct nous répugnons. Ce qui le montre bien ce sont les tentatives faites de tout temps et de toutes parts, dans le monde ou- vrier, sinon pour supprimer complètement le travail, au moins pour le simplifier et en diminuer la durée. On ne s'y soumet guère que par nécessité et comme poussé par le besoin. Sans doute, le travail, môme le plus humble, a aussi ses joies : les joies du devoir accompli et d'une loi naturelle volontairement acceptée ; mais ces joies austères ne sont savourables que par quelques natures d'élite ; les autres ne connaissent pas ou n'apprécient que très médio- crement le plaisir de travailler.

Le travail, considéré an point de vue naturel et providentiel, c'est le moyen ordinaire donné par Dieu à l'homme pour se procurer les choses nécessaires à la vie ; et par choses nécessaire à la vie, il ne faut pas entendre seulement le pain matériel, comme le font trop commu- nément les économistes, mais encore tout ce qui peut aider l'homme à atteindre son plein développement dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre moral.

La conception purement économique du travail est une conception trop terre à terre. Elle ne sauvegarde pas suffisamment la dignité du travailleur et ne met pas assez en relief Texcellence du travail. Si on l'adoptait rigoureu-

choix des vocalions, la variété des occupations, la brièveté des tâ- ches, l'esprit de corps, rémulation et mille autres combinaisons, les unes ingénieuses, les autres fantastiques, qui feraient du travail du laboureur, du forgeron, du charpentier, du manœuvre, de simples et intéressantes variétés de sport. Jusqu'au bout pèsera surl'liuma- ûité la malédiction: In .sudore vultus lui vcsccris pane.

NOTIONS GENERALES Slli LE THAVAIL II

sèment, on ne verrait, dans le travail, qu'une force produc- trice du même ordre que la force mécanique et, dans le travailleur, qu'un simple producteur de richesse, qu'une machine plus perfectionnée que les machines d'acier, mais souvent moins docile et plus exigeante qu'elles.

Le travail c'est mieux que cela. Plus que presque tout le reste il nous rapproche de Dieu en nous donnant avec lui une réelle ressemblance. Grâce au travail nous devenons créateurs, pour ainsi dire. Il ne nous appartient pas de faire sortir l'être du néant, mais nous pouvons combiner nos idées, étendre nos connaissances, modifier les choses de façon à imprimer, dans le monde des idées et dans le monde des corps, les traces de l'action de notre libre vo- lonté. Par le travail, pris dans toute sa généralité, nous continuons dans le temps l'œuvre créatrice de Dieu ; nous nous perfectionnons et nous nous élevons sans cesse, et, avec nous, nous élevons toute la création matérielle vers son divin auteur.

On donne souvent le nom de travail, non plus seule- ment à l'exercice de l'activité, à l'effort fait, au lahor; mais à l'objet produit, à l'utilité créée, à Vopus. Ainsi on dit : Aoilà un beau travail, voici un travail manqué, dési- gnant par un même mot l'effet et la cause.

II. Diverses espèces de travail.

I. Travail musculaiiuî et thavail imbllectlel. Le <rayflfî7 mw.sc?//fH'>'e est celui dans lequel la force et la vi- gueur de l'ouvrier jouent le plus grand rôle. Nous disons : le plus grand rùle, car, dans toute œuvre humaine, l'intelli-

6 RÉCIMR nr THAVAII,

genco et la volonté ont une part. Et quoique certains mctiers ne demandent presque pas d'effort intellectuel, le travail de l'homme, en aucun cas, ne saurait être comparé au travail de la bote de somme et encore moins h celui de la machine.

Dans l'œuvre de la création des valeurs on distingue l'invention, la direction et l'exécution. Au travail muscu- laire revient l'exécution ; c'est la part des ouvriers qui travaillent et produisent, sous la direction du chef d'en- treprise, soit en se servant de leurs seuls bras, soit en employant des outils et des procédés inventés par d'au- tres.

2" Le travail intellectuel consiste dans une application de l'esprit, dans un effort non des membres du corps, mais des facultés de l'âme. C'est la mise en exercice, en vue de la production, non plus de la vigueur des bras, mais des ressources de l'intelligence.

Tout travail matériel proprement dit doit être précédé d'un travail purement intellectuel qui s'appelle l'invention et qui consiste à appU([uer à la production les découvertes de la science, à trouver des matières, des forces, des pro- cédés nouveaux, à mieux utiliser les agents naturels, à dé- couvrir des machines plus perfectionnées, etc.

La part de l'invention est relativement faible dans cer- taines brandies de la production les procédés anciens se transmettent par tradition et les innovations sont peu considérables ; mais elle est très grande dans certaines industries qui se transforment et se développent avec rapi- dité. « Le rôle de la science dans l'industrie en général de- ce vient de plus en plus considérable. Il ne faudrait pas « croire pourtant que l'invention est toujours nue idée pro-

NOTIONS r.KNF.r.AF.I-S SCP, \.E Tr.AVAII. /

« fonde, rare, qui ne peut partir que du cerveau d'un « savant. Adam Smith lait observer, avec raison, ([u'nnc (( grande partie des macliines employées dans les manufac- « tures ont été originairement inventées par de simples « ouvriers, qui naturellement appliquaient toutes leurs « pensées à trouver les moyens les plus courts et les plus « aisés de remplir la tâche particulière qui leur était (i confiée ^ ».

Tout travail matériel a non seulement besoin d'être pré- cédé de l'invention, mais il a besoin encore d'être accom- pagné de la direction, surtout lorsque, comme cela se })asse généralement aujourd'hui, la fabrication est exécutée par un nombre considérable d'ouvriers travaillant en- semble et à une même production. Le travail de direction est un travail d'ordre essentiellement intellectuel. Il con- siste à commander le travail, à surveiller son exécution, à employer les meilleurs moyens de production, à éviter les déchets et les gaspillages, à maintenir l'ordre et la disci- pline dans l'usine, à être, en un mot, l'àme de la fabri- cation. 11 joue un rôle prépondérant dans le succès de toute industrie. Ce succès dépenci en très grande partie de l'habileté, de la prudence, du savoir-faire de celui ([ui di- i-ige l'entreprise.

Le travail intellectuel, à intensité et à durée égales, a, en règle générale, une tout autre importance et exerce une tout autre influence sur la production que le travail mus- culaire. Sans méconnaître l'efficacité de celui-ci et sans porter atteinte à ses droits, on peut trouver exagérée, fausse et injuste la conception des socialistes qui, pour di- minuer la part du patron dans la n-partition des Ijénéficcs

1. IIeiivé-Bazi.n, Trailc cC économie poluiijuc, p. UO.

8 r.i';(;iMK du tuavail

et accroître celle des ouvriers, ne font pas une différence suffisante entre les deux espèces de travail. Volontiers ils les mettraient presque sur le môme pied et réclameraient pour l'un et pour l'autre, au nom de la justice, un salaire pas assez en rapport avec leur importance respective.

II. Travail ordinaire et travail mécanique. 1" Le travail ordinaire ou inanuel est celui que l'ouvrier exécute ou avec ses seuls bras, comme le boulanger qui pétrit son pain, ou avec l'aide d'un outil, mais un outil qu'il actionne lui-même, comme le laboureur qui défriche son champ avec la charrue, le menuisier qui fait une porte avec sa scie et son rabot.

Pendant longtemps il n'y a eu d'autre travail que celui- là. Aujourd'hui il a singulièrement [)erdu de son impor- tance. Il a été remplacé dans la grande industrie par le travail mécanique, et lorsque l'on aura résolu économi- quement le problème, déjà résolu scientifiquement, de la distribution de la force motrice à domicile, il disparaîtra, partiellement au moins, de la petite industrie et du métier de fauiille.

Le travail mécanique est celui qui est exécuté par l'ouvrier avec l'aide de machines qu'il n'actionne pas lui- même, mais qui sont mises en mouvement par une force naturelle : la vapeur, l'eau, l'électricité, le vent, le gaz.

Le travail mécanique a pris, depuis cent ans, d'extraor- dinaires développements et a été l'objet de merveilleux perfectionnements. Il a permis d'accroître la production dans des proportions énormes, de réduire considérablement les prix de revient, de dispenser l'ouvrier de certaines be- sognes parliculièremejit fatigantes, d'atteindre dans l'exé-

NOTIONS r.KNKRALF.S SIT. LE THAVAII.

9

cution un incomparable degré de fini ; mais à côté d'incon- testables avantages il offre de non moins incontestables inconvénients '.

1. Les machines ont-elles rendu service à Vhumanité en gé- néral et à la classe ouvrière en particulier ? Cette question a été et est encore très discutée. Ce que personne ne discute, c'est que l'entrée en scène de la macliine à vapeur a opéré une véritable révolution dans le monde de la production. Le machinisme, la >»ia- chinery, comme disent les Anglais, est d'origine moderne; il date des découvertes de James Watt, à la fin du xvni« siècle. Depuis lors il a été toujours se développant. Les ouvriers en sont-ils devenus plus heureux ? Il est difficile de se prononcer.

Au début, les travailleurs se montrèrent très favorables à l'intro- duction des machines, ils crurent que c'était la fin des fatigues et des souffrances du travail manuel. Ils ne tardèrent pas à se rendre compte qu'ils étaient singulièrement dans l'illusion. Leur apprécia- tion se modifia alors complètement et ils ne virent plus dans la machine qu'une invention destinée à priver les ouvriers de leur travail, à abaisser leur salaire, îi les asservir à des travaux abru- tissants et à les livrer pieds et poings liés entre les mains du ca- pital. Les premières machines à filer, les premières machines agri- coles, les premiers bateaux à vapeur ont été mis en pièces par la colère populaire. Le conseil des prud'hommes de Lyon fit brûler le merveilleux métier inventé par Jacquart et plusieurs fois .lacquart lui-même courut risque d'être mis à mort. V.n 1848, les ouvriers brisèrent les mécaniques, et il n'est pas rare, encore aujourd'hui, de voir, dans les campagnes, des fauclieuses et des moissonneuses dé- tériorées par les ouvriers des champs dont elles font le travail.

La machine, au lieu d'être l'auxiliaire, la servante et la propriété de l'ouvrier, n'est trop souvent pour lui qu'une maîtresse impi- toyable et une redoutable rivale IMlc lui fait une concurrence ter- ritile. Elle produit beaucoup et produit à bon compte. Il n'est pas possible de riv.iliser avec elle, l^lle srpprime une foule de fonc- tions remplies autrefois i)ar des travailleurs, elle leur vole du tra- vail, car il est incontestable que le nombre de bras nécessaires pour construire, réparer, conduire ou alimenter les machines est de beaucoup inférieur h celui des bras dont elles font l'ouvrage et qu'elles laissent sans travail. Les socialistes reprochent encore au macliinisme d'asservir l'homme à l'outil et de le transformer en simple »ianire//e. L'expression est exagérée ; il est incontestable

10 RKC.IMR Df TRAVAIL

III. Travail simple et travail qualifié. Le travail simple, que les Anglo-Saxons appellent ordinary labour, unskilled labour, est celui qui exige peu d'efforts intellec- tuels et consiste presqu'exclusivement dans l'application de la force musculaire ; c'est le travail du manœuvre, du docker, de l'homme de peine, du garçon de ferme, du casseur de pierres, en un mot, de tous ceux qui exercent un métier ne demandant ni long apprentissage ni grande ini- tiative.

2" Le travail qualifié, le skilled labour, est celui qui requiert plus d'habileté, plus d'étude, un savoir profes- sionnel plus étendu, des aptitudes plus considérables. C'est

pourtant que le travail mécanique a fait disparaître l'habileté ma- nuelle si précieuse toujours et autrefois si rei'herchée.

Le prix généralement très élevé des machines et les frais consi- dérables de leur entretien ont mis la masse ouvrière dans la pres- qu'impossibilité d'arriver à en posséder et par conséquent de s'élever jamais jusqu'au patronat. Ainsi a été élargi le fossé qui sépare le maître et les employés.

Malgré ces inconvénients qu'il est impossible de nier, le monde prend aujourd'hui son parti du machinisme. Les machines existent. Elles s'imposent désormais comme une nécessité, un industriel ne pouvant songer à lutter avec des outils contre des concurrents qui emploient des machines. D'ailleurs la crise qui a résulté de la trans- formation des moyens de production va perdant tous les jours de l'acuité des premières années. Un moment viendra peut-être l'ouvrier sera le premier à se féliciter de la révolution qui s'est produite et à en bénéficier. Les travailleurs s'associent, de toutes parts ils se forment en syndicats nombreux et puissants. Si chaque ouvrier est trop pauvre pour devenir propriétaire des instruments perfectionnés qu'exige la production moderne, le syndicat pourra, avec le temps, en faire l'acquisition pour le compte de ses membres. L'outillage deviendra la propriété collective des travailleurs ; la plupart des inconvénients du machinisme auront alors disparu, et c'est au travail que profiteront toutes ces inventions qui trop sou- vent jusqu'ici lui ont été préjudiciables.

NOTIONS nK.XKRALES SLR LE TI'.AVAir 11

le travail de ce qui constitue comme l'aTistocratie des tra- vailleurs ; le travail non seulement des ouvriers d'art, mais encore de ceux qui exercent des métiers plus délicats et plus difficiles que les métiers vulgaires, comme les mé- caniciens, les ajusteurs, les sculpteurs, etc., etc.

La disUnclion entre le shilled et le unskilled labour est acceptée par les socialistes eux-mêmes'. Ils veulent que chacun soit payé suivant son travail. Ils font de l'heure du travail l'unité de mesure de la valeur, mais ils admettent que l'heure du travail n'a pas une valeur uniforme dans tous les métiers ; l'iieure de travail d'un ingénieur vaut plus que celle d'un manœuvre, celle d'un joaillier que celle d'un débardeur, à application égale. « Quand on s'en rap- « porte au travail, disent-ils, pour mesurer la valeur, on « entend nécessairement un travail d'une certaine espèce « dont la proportion avec les autres espèces est aisément « déterminée "-. »

Cette « certaine espèce » est ce qu'ils appellent le travail simple, le travail Dioi/en, le travail social, une sorte de tra- vail étalon auquel doivent être ramenés les divers autres travaux ou supérieurs ou inférieurs. Admettons, par exemple, que comparé au travail du filcur, le travail du bijoutier est du travail à une puissance supérieure ; que l'un est du travail simple et l'autre du travail complexe se manifeste une force plus difficile à former et qui rend dans le même temps plus de valeur, ce travail complexe doit toujours être réduit à la moyenne du travail social, une licure de ce travail complexe, par exemple, à deux heures de travail simple.

1. Cf. Kviti, Maiix. Le Capital, p. 84.

2. Il semil au contraire cxtirmemenl difficile el iin'ino impossible d'établir celte proportion d'une l'a(,on précise.

12 RKGIMR DU TRAVAIL

IV. Travail mort et travail vivant. 1" Le travail mort, c'est celui qui est incorporé, « cristallisé », suivant l'expression de Karl Marx, dans un produit ; par exemple : dans une pièce de drap, dans une machine, dans un outil. Ce drap, cette machine, cet outil ne sont que des composés formés d'éléments fournis par la nature et de travail fourni par l'homme.

Le travail vivant est celui que l'on fait au moment même l'on agit. Il se matérialise, à son tour, dans le produit, au fur et à mesure qu'on l'exécute. Il est cristallisé en même temps qu'accompli. Il ne demeure réellement vivant que durant la cristallisation.

III. Multiples régimes de travail.

Le travail, comme la propriété, a connu et est proba- blement appelé à connaître des régimes variés. Suivant les temps et les lieux, il s'est pratiqué dans des conditions binn différentes. Les indiquer toutes serait trop long, nous nous bornerons à signaler les principales.

I. Régime de l'esclavage. C'est le régime qui a existé presque partout et presque exclusivement jusqu'à l'appari- tion du christianisme et même plusieurs siècles après cette apparition malgré tous les efforts faits par l'Eglise pour mettre fin à un état de choses qui constituait un crime contre la justice et contre l'humanité. Sous ce régime monstrueux, le travail était fait par des esclaves, c'est-à- dire par des malheureux ne s'appartenant pas à eux-mêmes, considérés par la loi comme la chose de leur maître, n'ayant

NOTIONS GÉNÉRALES SUR LE TRAVAIL 13

ni personnalité, ni droits, ni famille, pas seulement un nom. Ils étaient regardés partout comme de vulgaires bêtes de somme et comptaient dans l'estimation d'une fortune au même titre que le bœuf ou le cheval dont ils partageaient les rudes fatigues.

Le propriétaire de l'esclave avait sur lui un domaine absolu. Il pouvait en disposer à sa guise, l'employer à son gré, user et abuser de lui sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit. La coutume, quand ce n'était pas la loi elle-même, lui reconnaissait non seulement le droit inhu- main, lorsque l'esclave ne pouvait plus rendre d'utiles services, de le rejeter comme un outil brisé ou un animal fourbu ; mais encore le droit effrayant de disposer de sa vie et de le livrer en pâture aux murènes de ses viviers, si c'était son bon plaisir.

Le travail de l'esclave, comme sa personne, appartenait tout entier à son maître. Celui-ci ne devait et ne payait aucun salaire. 11 nourrissait son esclave et Tentretenait seulement ; encore le faisait-il, non par humanité ou par devoir, mais uniquement [xir intérêt, afin que le travailleur fût capable de recommencer le lendemain la vie misérable et les fatigants labeurs de la veille : la machine humaine, comme toute machine a, pour aller, besoin de recevoir sa ration de coinhustible. L'esclave fructifiait pour son pro- priétaire et non pour lui-même : il n'avait aucun droit sur le produit de son propre travail.

Même dans l'antiquité, à coté de ce travail servile, on trouve (juelqucs vestiges de travail libre. Il y a eu de tout temps des hommes, non esclaves mais pauvres, qui ont loué leurs bras à des riches moyennant une certaine rétribu- tion en argent ou en nature. Ces ouvriers n'étaient pas nombreux, ou les estimait peu et on ne les payait guère. Le

14 RÉGIME DU TRAVAIL

mépris dans lequel on tenait le travail rejaillissait sur eux. Le maigre salaire qu'ils touchaient avait quelque chose d'humiliant, les anciens le nommaient avec dédain aucto- ramentum servitutis. Ces travailleurs libres étaient moins des ouvriers proprement dits que ce que nous appellerions aujourd'hui des artisans, c'est-à-dire des producteurs auto- nomes^ vivant de quelque métier et, à certains moments, se louant comme surnuméraires quand le personnel esclave ne suffisait pas pour les divers travaux d'une maison ou d'une exploitation.

II. RKGn^E DU COLONAT, BU SERVAGE ET DE LA MAINMORTE.

Quoique ces trois régimes ne se confondent pas absolument, ils ont entre eux de tels points de ressemblance qu'on peut les rapprocher. Ils servent de transition entre le régime de l'esclavage dont ils sont issus et le régime de la Mberté auquel ils ont lentement conduit. Ils restent cependant bien plus près du premier qu'ils ne le sont du second. Ils marquent trois étapes dans l'évolution du travail, surtout du travail agricole.

Le colonat, entendu dans le sens ordinaire du mot, consiste dans le fait de prendre une terre à ferme, de la cultiver et de payer au propriétaire soit une somme d'ar- gent, soit une prestation en nature. Le colon n'est qu'un simple fermier. Mais le colonat antique était une institution bien différente. Il a pris naissance dans l'empire romain, on le trouve législativement organisé à la fin du vi" siècle, il est probable qu'il remonte plus haut et que les lois n'ont fait, à cette époque, que régulariser un état de choses déjà consacré par l'usage. Il fut certainement le principe du servage du moyen âge.

NOTIONS (;é.m:iîales slr le travail

On donnait le nom de coloni à une classe particulière d'hommes, hommes libres, soumis à l'impôt de capitation et tenus au service mihtaire, mais considérés comme es- claves du fonds ou attachés à la glèbe : Ucet videantur in- genui, servi tamen terrx ipsius, eut nati sunt, existimen- tur, dit une constitution des empereurs Théodose etValen- tinien. Ils étaient liés à perpétuité à un domaine. Ni eux ni leurs descendants ne pouvaient le quitter sous aucun pré- texte. S'ils étaient vendus, ils passaient avec lui sous le nouveau propriétaire ; ils étaient, suivant l'expression du droit, membra tevrse. En cas de fuite, ils pouvaient être re- vendiqués en tout lieu et contre tout détenteur, comme pouvait être revendiqué l'esclave fugitif.

Leur travail leur appartenait, mais ils étaient tenus de l'appliquer au fonds auquel ils étaient rivés et ils devaient au propriétaire une redevance convenue une fois pour toutes et appelée pensio ou redilus. Ils avaient le droit de ramasser un pécule, mais ils ne pouvaient l'employer à l'insu du maître, du dominus prœdli. Celui-ci héritait de leurs biens, s'ils mouraient sans héritiers naturels ou testa- mentaires.

Quoique la situation du colon ne fût pas brillante, elle était bien préférable à celle de l'esclave. Le colonat cons- titua un grand progrès social. Le colon avait le droit de se marier; il ne devait, dans aucun cas, être séparé de sa femme et de ses enfants ; il avait un propriétaire, mais pas un maître proprement dit ; il s'appartenait quoique attaché à la glèbe. Sa vie était sacrée, on n'avait sur lui (pio le droit de correction modérée.

Le colonat était devenu la condition générale des tra- vailleurs agricoles à partir de IJioclétien. Il survécut à l'invasion des Barbares d'Occident, qui se partagèrent

16

REGIME DU TRAVAIL

terres et colons ; mais il se modifia rapidement sous l'in- fluence du droit germanique et se transforma, à peu près partout, en servage.

Le servage, en tant que régime de travail, se rapproche énormément du colonat. Son histoire se confond avec celle de la féodalité. Les formes qu'il a revêtues ont varié sui- vant les temps et les lieux ; il y a cependant certains ca- ractères qu'on retrouve à toutes les époques et dans tous les pays il a existé.

Le serf, comme le colon, était une sorte d'esclave immeuble, une dépendance de la terre sur laquelle il était et dont il suivait le sort soit dans l'héritage, soit dans la donation, soit dans la vente. Il était adscriptiis glebx. Suivant le droit barbare, qui, lors de l'invasion, vint se superposer au droit romain dans les pays conquis, la suzeraineté et la propriété étant identifiées, le serf ne pou- vait être propriétaire de la moindre partie du sol. Celui-ci appartenait tout entier à son seigneur.

Le serf prenait les produits de la terre qu'il cultivait, mais il était tenu de payer au propriétaire une redevance en argent, en fruits, en corvées, etc. Cette redevance ne fut pas toujours fixe, comme dans le colonat. Elle variait trop souvent suivant les besoins, les caprices ou la rapacité du baron féodal. D'après une coutume presque générale le serf était considéré comme « vilain taillable et corvéable à merci de la tête jusqu'aux pieds ». Il n'avait pas le droit de dispo- ser de son avoir en faveur d'une autre personne que de son héritier direct, encore cette transmission était-elle taxée. jNIalgré les exactions sans nombre auxquelles il était en butte, il pouvait arriver à faire quelque maigres économies. C'est avec les épargnes cju'ils sont péniblement parvenus à

NOTIONS GÉMÉRALES SUR LE TRAVAIL 17

réaliser, que, au xiii'= siècle, beaucoup de serfs achètent leur affranchissement et deviennent travailleurs à peu près libres.

On ne peut pas dire que le servage constitua, au début» un progrès sur l'ancien colonat. 11 se ressentit pendant long- temps de ses origines barbares. Politiquement et sociale- ment le sort des serfs fut d'abord incontestablement plus dur que celui des colons ; mais peu à peu, sous l'influence des événements et de la religion, il s'améliora considéra- blement, et insensiblement le servage fit place à la main- morte.

3" La mainynorie marqua un véritable progrès. Ce ne fut pas encore, tant s'en faut, la liberté complète du tra- vailleur et son affranchissement absolu ; ce fut pourtant un pas sérieux fait vers la liberté et l'affranchissement. Le mainmortable restait bien placé dans une certaine dépen- dance de son suzerain, mais il n'(''tait pas aussi étroitement que le serf rivé à la glèbe ; il pouvait, sauf sur quelques points, se considérer comme libre. Les charges portaient non sur sa personne, mais sur ses biens meubles ou immeubles.

Les terres qu'il occupait pouvaient, jusqu'à un certain point, être considérées comme lui appartenant ; elles de- vaient une redevance déterminée ; la redevance payée, il était quitte à l'égard de son suzerain, (jénéralement, à sa mort, les biens qu'il détenait passaient à ses enfants ; ce n'était que lorsqu'il décédait sans laisser d'iiéritiers directs que son avoir revenait au seigneur. Les i)rincipales charges pesant sur les inainmortables étaient : la redevance, la reprise et le formariage.

in. Le Ri'iGLME DE LA coRPORATio.N. Pendant que les tra-

2

in RK^lME DIT TUAVAIL

vailleurs de la terre vivaient sous le régime du colonat ou du servage, les ouvriers de l'industrie s'organisaient peu à peu en associations et constituaient ce régime de la corpo- ration qui a existé durant tout le moyen âge et n'a com- plètement disparu qu'à la Révolution. Dans ce régime on divisait les gens de métier en trois catégories : les maîtres ou patrons qui faisaient seuls partie de la corporation, les compagnons ou ouvriers et les apprentis. Le nombre de membres était limité ; la quantité, la qualité et les pro- cédés de production se trouvaient soumis à une minutieuse réglementation arrêtée par les maîtres et approuvée parle seigneur du lieu ou par le roi.

Les relations existant entre maîtres et ouvriers avaient un caractère essentiellement familial. Patrons et compa- gnons travaillaient ensemble, mangeaient à la même table, vivaient sous le même toit, faisaient partie d'un même corps, avaient, les uns à l'égaAl des autres, des obligations parfaitement déterminées. Temps d'apprentissage, quotité du salaire, durée de travail quotidien, droits et devoirs de ciiacun, tout était réglé par les statuts de la corporation.

Le maître et l'ouvrier n'avaient pas la faculté de faire entre eux des conventions particulières et de débattre seuls les questions professionnelles les concernant. La liberté du contrat de travail n'existait pas ; mais ce que l'ouvrier per- dait en indépendance, il le gagnait largement en protection et en sécurité. Il n'était pas alors, comme il l'a été trop souvent depuis, à la merci d'un patron qui pouvait lui imposer de dures et injustes conditions. D'ailleurs, à cette époque, la maîtrise et le compagnonnage ne représentaient pas, comme le font aujourd'hui le patronat et le salariat, deux classes sociales différentes et rivales. Ils représentaient simplement deux étapes successives de l'existence profes-

NOTIONS Ci: m: P. A m: S srn i.e travail

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sionflelle. Tout compagnon laborieux, habile et honnête pouvait prétendre à la maîtrise.

Ce régime ne fut pas parfait, on a formulé i)lns d'nn grief contre lui ; à partir du xvn*^ siècle surtout, il donna lieu à de graves abus. Malgré cela on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'il marqua un immense progrès sur tous les régimes précédents et que s'il a subsisté pen- dant tant de siècles, c'est parce qu'il a été justifié par de très réels services.

IV. Régime du salariat. A la fin du moyen âge, lorsque la découverte des Indes et de l'Amérique, l'ouver- ture de routes nouvelles, la constitution des grands Etats modernes eurent donné au commerce un essor qu'il n'avait pas connu jusque-là, le petit métier ne fut plus capable de faire face aux besoins de la production et de l'échange. A coté des maîtres d'autrefois, on vit apparaître les entrepre- neurs d'aujourd'liui et avec eux le cai)italisme fit son entrée dans le monde. En même temps, les liens de la corporation se relâchent, l'antagonisme se fait jour entre compagnons et maîtres ; désormais la main-d'œuvre et le capital ^ ont marcher séparés.

Les vieux moules corporatifs sont à [)eu près brisés, toutes les restrictions et réglementations anciennes tombent iiisensibiement en désuétude, des manufactures s'établissent en dehors et même à l'encontre de la corporation, les édits de Turgot et de la Révolution instituent la liberté entière ilu travail et la suppression de ce qui restait encore du régime précédent.

« Dès lors les ouvriers furent libres, libres de vendre leur « travail au prix fixé par la loi de l'offre et de la demande « sur le marché, libres de le refuser, libres de s'en aller

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(( quand bon leur semblait. Les patrons aussi naturellement (( furent libres, sous les mêmes conditions, de payer au <( prix minimum auquel ils pourraient se les procurer « liommes, femmes ou enfants et de les congédier à leur gré. « Le contrat de salaire fut désormais un contrat aussi libre « qu'un contrat de vente même beaucoup plus simplifié, (( car la loi ne daigna pas s'en occuper et la main-d'œuvre « devint une marcbandise dont la valeur fut réglée par les « mêmes lois qu'une marchandise quelconque ^ » Ainsi fit son apparition le salariat.

Ce qui caractérise ce régime, c'est que l'ouvrier, devenu libre au moins nominalement, met au service d'un entre- preneur ou patron sa puissance de travail pour un temps déterminé et moyennant un prix débattu et arrêté entre eux. Le produit du travail appartient tout entier au patron. Le travailleur n'a droit qu'à son salaire et ce salaire, qui de- vrait être toujours l'équivalent rigoureux du service rendu, se trouve soumis à toutes les fluctuations du marché.

Ce régime a contribué à donner une incontestable impul- sion à la production et a aidé au développement de l'indus- trie ; mais il a servi beaucoup plus la cause des patrons que celle des ouvriers. Ceux-ci, isolés, sans organisation, sans protection légale, sans droit de s'associer, ont souvent été obligés de vendre leur travail à vil prix. La condition qui leur a été faite a été, dans bien des cas, très dure. Pendant longtemps ils n'ont pas eu à se louer du salariat plus que des régimes précédents; ce n'est que depuis un demi-siècle que leur situation s'est sensiblement améliorée.

V. Régi.me de la coopér.ation. Dans ce régime qui, s'il faut en croire certains sociologues, sera celui de demain,

1. Ch. Gide, Principes d'éco)ioinie politique, p. 455.

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.NOTIONS GENERALES SUR LE TRAVAIL

les travailleurs au lieu de vendre leur activité l'utiliseront pour leur compte. Ils seront leurs propres patrons. Au lieu d'être les salariés du capital, ils salarieront le capital. Asso- ciés entre eux par corps de métier, ils prendront eux-mêmes les entreprises, les exécuteront en commun sous la direc- tion ou de l'un d'entre eux ou d'un étranger rétribué par eux. Grâce à des emprunts dont ils paieront les intérêts ', ils deviendront propriétaires collectifs de l'outillage pro- fessionnel et se partageront ensuite la totalité des bénéfices réalisés.

Ce système, qui réserve peut-être de graves mécomptes, aura l'avantage de soustraire le travailleur à la tyrannie capitaliste et de lui assurer la possession intégrale du fruit de son labeur. Les rares tentatives qui ont été faites n'ont

1. Louis Blanc et Lassalle,'qui ont préconisé le fjrnitpe de travail et V association ouvrière, supposent que ce sera l'Etat qui fournira aux associations les ressources nécessaires pour se procurer les moyens de production dont elles ont besoin. » L'association on- « vrièrc n'est pas seulement fondée par une libre entente, elle est « encore dirijrée d'une manière démocratique, selon la volonté des « compaf^nons. iJans l'année qui suit la fondation de l'atelier so- « cial, c'est le gouvernement qui doit, aux termes du projet de « Louis HIanc, répartir les services supérieurs et inférieurs entre « les différents compagnons; plus tard, les travailleurs doivent « élire eux-mêmes leurs fonctionnaires. (Cependant lEtat qui, « comme bailleur de fonrls, a un intérêt considérable à ce que l'as- « socialion prospère, doit exercer sur son administration un con- « tnjlf! qui a pour objet de faire en sort»; que les sommes ou moyens « de production prêtés, soient employés conformément à leur des- « tination, et à ce que le statut de l'association soit respecté. Le « produit du travail commun est dans sa grande masse réparti « entre les membres. » Anton Me.ngeu, L'FAat socialiste, p. 2^8.

Les partisans du régime de l'association se sont demandé si les groupes de travail d'une même profession doivent être ou non rat- tachés les uns aux autres par des organisations ou groupements supérieurs qui embrasseraient soit IKtat tout entier, soit des dis- tricts régionaux. Cliacuu des deux systèmes a ses partisans.

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20 RÉGIME DU TRAVAIL

« quand bon leur semblait. Les patrons aussi naturellement (( lurent libres, sous les mêmes conditions, de payer au « prix minimum auquel ils pourraient se les procurer « bommes, femmes ou enfants et de les congédier à leur gré. « Le contrat de salaire fut désormais un contrat aussi libre « qu'un contrat de vente même beaucoup plus simplifié, (( car la loi ne daigna pas s'en occuper et la main-d'œuvre « devint une marcliandise dont la valeur fut réglée par les « mêmes lois qu'une marcliandise quelconque *. » Ainsi fit son apparition le salariat.

Ce qui caractérise ce régime, c'est que l'ouvrier, devenu libre au moins nominalement, met au service d'un entre- preneur ou patron sa puissance de travail pour un temps déterminé et moyennant un prix débattu et arrêté entre eux. Le produit du travail appartient tout entier au patron. Le travailleur n'a droit qu'à son salaire et ce salaire, qui de- vrait être toujours l'équivalent rigoureux du service rendu, se trouve soumis à toutes les fluctuations du marcbé.

Ce régime a contribué à donner une incontestable impul- sion à la production et a aidé au développement de l'indus- trie ; mais il a servi beaucoup plus la cause des patrons que celle des ouvriers. Ceux-ci, isolés, sans organisation, sans protection légale, sans droit de s'associer, ont souvent été obligés de vendre leur travail à vil prix. La condition qui leur a été faite a été, dans bien des cas, très dure. Pendant longtemps ils n'ont pas eu à se louer du salariat plus que des régimes précédents ; ce n'est que depuis un demi-siècle que leur situation s'est sensiblement améliorée.

V. Régime de la coopÉRATioiN. Dans ce régime qui, s'il faut en croire certains sociologues, sera celui de demain,

1. Gh. Gide, Principes d'économie politique, p. 455.

NOTIONS GÉNÉRALES SUR LE TRAVAIL 21

les travailleurs au lieu de vendre leur activité l'utiliseront pour leur compte. Ils seront leurs propres patrons. Au lieu d'être les salariés du capital, ils salarieront le capital. Asso- ciés entre eux par corps de métier, ils prendront eux-mêmes les entreprises, les exécuteront en commun sous la direc- tion ou de l'un d'entre eux ou d'un étranger rétribué par eux. Grâce à des emprunts dont ils paieront les intérêts ', ils deviendront propriétaires collectifs de l'outillage pro- fessionnel et se partageront ensuite la totalité des bénéfices réalisés.

Ce système, qui réserve peut-être de graves mécomptes, aura l'avantage de soustraire le travailleur à la tyrannie capitaliste et de lui assurer la possession intégrale du fruit de son labeur. Les rares tentatives qui ont été faites n'ont

1. Louis Blanc et Lassalle,'qni ont préconisé le fjrnitpe de travail et Vassociation ouvrière, supposent que ce sera l'Etat qui fournira aux associations les ressources nécessaires pour se procurer les moyens de production dont elles ont besoin. » L'association ou- « vrière n'est pas seulement fondée par une libre entente, elle est « encore dirigée d'une manière démocraticiue, selon la volonté des « compa^'nons. iJans l'année qui suit la fondation de l'atelier so- « cial, c'est le gouvernement qui doit, aux ternies du projet de « Louis IJlanc, réparlir les services supérieurs et inférieurs entre « les différents compagnons; plus tard, les travailleurs doivent « élire eux-mêmes leurs fonctionnaires. (Cependant l'Etat qui, « comme bailleur de fonds, a un intérêt considérable à ce que l'as- a socialion prospère, doit exercer sur son administration un con- « trolc qui a pour objet de faire en sorte que les sommes ou moyens « de production prêtés, soient employés conformément à leur des- « tination, et à ce que le statut de l'association soit respecté. Le « produit du travail commun est dans sa grande niasse réparti « entre les membres. » Anto> Me.'^oek, L'Etat socialiste, p. 2'^8.

Les partisans du régime de l'association se sont demande si les groupes de travail d'une même profession doivent être ou non rat- lacbés les uns aux autres par des organisations ou groupements supérieurs qui embrasseraient soit 1 Etat tout entier, soit des dis- tricts régionaux. Cbacun des deux systèmes a ses partisans.

22 lîKciMK m; ïn.WAîL

donné jusqu'ici que d'assez maigres résultats. Le système est pourtant séduisant, on s'y acliemine avec le mouvement syndicaliste qui se généralise ; mais tandis que pour cer- tains de ceux qui le patronnent il constitue le régime idéal vers lequel doivent aller toutes les aspirations de ceux qui vivent de leur travail, pour d'autres il ne représente, comme les régimes précédents, qu'une catégorie historique, qu'un régime de transition. Il doit préparer les voies au régime de l'égalité et de la justice, au régime de la socialisation de tous les moyens de production.

VI. Régime de la socialisation ou régime collectiviste. Sous l'action des lois d'une évolution inéluctable, un jour viendra, disent les Socialistes, l'Etat sera amené à s'emparer de tous les instruments de production. Ces ins- truments seront mis en œuvre par la nation ou par la commune, soit directement, soit par l'intermédiaire de syn- dicats ouvriers. Tout le monde travaillera ; chacun le fera d'après ses aptitudes et dans la mesure de ses moyens. Le produit de ce travail collectif appartiendra à la nation qui, après avoir prélevé la part nécessaire pour faire face aux charges sociales, distribuera ce qui restera aux travailleurs. Chacun de ceux-ci recevra selon son travail, c'est-à-dire selon la peine qu'il aura prise, peine qui se mesurera au nombre d'heures de travail qu'il aura fournies, avec ce correctif qu'un minimum sera garanti à tous, même à ceux qui, à cause de l'âge, des infirmités ou de tout autre motif légitime ne pourront pas travailler.

Patrons, chefs d'industrie, propriétaires fonciers, capi- talistes seront remplacés par des administrateurs ou gé- rants élus par les syndicats ouvriers. Ce régime, dont on

-NOTIONS GÉNÉRALES SUIl LE TRAVAIL i3

attend la fin des maux dont souffre la société, ne supprime le salariat qu'en apparence.

Si ce régime venait jamais à s'établir, il y aurait, alors comme aujourd'hui, des hommes qui commanderaient et d'autres qui devraient obéir ; il y en aurait qui feraient des travaux agréables et faciles et d'autres qui seraient chargés des tâches ingrates et pénibles ; il y en aurait pareillement qui toucheraient des rétributions considérables et d'autres qui ne recevraient que le strict nécessaire. Il n'y aurait alors que des gens rétribués, seulement les travailleurs, au lieu de recevoir d'un particulier le prix de leur travail, le recevraient de la collectivité, ce qui très probablement ne constituerait pas pour eux un avantage fort appréciable. La fameuse égalité, qu'on annonce, n'existerait pas plus qu'elle n'existe en ce moment ; dans tous les cas, ce ne serait jamais que l'égalité dans le fonctionnarisme et la sujétion.

Ce système, que le monde socialiste célèbre si pompeu- sement, paraît moins sérieux et surtout moins réalisable que le système de l'association coopérative. Il offre des inconvénients et prépare des déceptions que nous aurons l'occasion de signaler plus loin. Sans crainte de se tromper, on i)eut affirmer qu'il n'est pas à la veille de se substituer au régime actuellement en vigueur ; qu'il est incapable, int('gralcinent appliqué, de faire le bonheur de l'humanité ; qu'il ne ramènerait pas sur la terre le règne de la justice idéale et n'exterminerait pas tous les abus ; qu'il ferait mémo, très probablement, regretter certains des régimes ([ui l'ont précédé.

24

REGIME DU TUAVAIL

IV. Fécondité du travail ou son rôle dans la production.

Le travail joue un rùle considérable dans la production \ ce rôle, exagéré par les uns et restreint par les autres, nous allons essayer de le préciser en une série de propositions.

1. Par proihictioi on entend, en économie politique, l'opération ou la série d'opérations par lesquelles l'homme, en y ap[iliquant son activité, transforme les matières premières empruntées à la terre et les met dans un état qui les rend aptes à satisfaire ses besoins, en leur donnant une utilité qu'elles n'avaient pas ou en augmentant celle qu'elles possédaient antérieurement.

On donne le nom d'agent de production h ce qui concourt d'une manière immédiate et active à la confection du produit. Ce titre ne peut appartenir qu'à l'homme, car seul, dans la production, l'homme joue, par son travail, un rôle A-éritablement actif. La na- ture elle même ne joue qu'un rôle absolument passif. Elle fournit à l'homme les matières premières à transformer, elle met à son ser- vice une certaine fécondité à exploiter , mais ces matières pre- mières et cette fécondité ne prennent réellement un peu de vie économique qu'en s'imbibant de travail humain.

On appelle facteur de production tout ce qui contribue à pro- duire une utilité économique. Ce mot a un sens plus large que celui d'argent ; il sert à désigner tous les éléments concourant à la production d'une manière efficace. Il n'est pas nécessaire qu'ils y concourent d'une manière active, il suffit qu'ils y participent d'une façon réelle, pour être de véritables facteurs. Ainsi la nature en fournissant à l'activité de l'homme des matières sur lesquelles elle peut s'exercer, en donnant la houille, l'électricité, des forces mo- trices, qui seront utilisées pour produire, a une part incontestable dans la production, et mérite, à tous les points de vue, le titre de facteur de production.

On entend par instrument de production l'outillage dont se sert l'homme pour travailler et transformer en produits les matières premières qui lui sont fournies par la nature. Au début, il n'eut que des outils rudimentaires de pierre brute ou de pierre taillée. Depuis, grâce à son intelligence, à son ingéniosité, à son sens pra- tique, U n'a cessé de les perfectionner. *

Il s'en est fait des auxiliaires précieux qui diminuent singulière-

NOTIOS GÉNÉRALES Sl'R LE TRAVAIL ^O

Le travail ne crée rien, il transforme seulement; il a besoin d'une matière première sur laquelle il 'puisse s'exercer. Dieu seul peut faire quelque chose sans matière préexistante ; l'ouvrier le plus habile, l'homme le plus laborieux et le plus fort aura beau se donner toute sorte de peine, il ne fera rien avec rien. Le forgeron a besoin de fer, le tisserand de filé, le charpentier de bois, le maçon de pierre, pour arriver à donner naissance au moindre produit. L'activité humaine ne saurait s'exercer dans le vide, elle doit agir sur des substances que la nature lui fournit à l'état brut.

Elle s"em[)are de ces substances, s'y applique ensuite et y apporte des modifications plus ou moins profondes et plus ou moins nombreuses. Elle prend, par exemple, dans les entrailles de la terre un bloc de minerai, elle le trans- forme en fer et en acier, et avec cet acier elle produit des outils, des machines et mille autres objets utiles.

se borne son rôle. « Toutes les transformations in- (' times qui s'opèrent dans la constitution des corps, qui « modifient leurs propriétés physiques ou chimiques et « concourent par à la production, l'évolution mysté- « rieuse qui avec un germe fait une plante, la fermentation

ment sa peine et lui permettent, au double point de vue de la qua- lité et de la quantitr, d'atteindre les plus merveilleux résultats.

Ces instruments de production se subdivisent en deux grandes classes : les outils et les machines. Les outils sont des instruments simples tenus ou maniés par l'homme: ainsi la faux, la scie, le marteau, le ciseau. I/homnie en est lui-même le moteur. Les raa- cbines sont des instruments complexes que l'homme dirige, mais ne meut pas, au moins habituellement : ainsi les faucheuses, les moissonneuses mécaniques, les scies h vapeur, les moulins méca- niques, le? renvideuses, etc ., etc. Les outils comportent le tra- vail domestique et le régime dos petits ateliers. Les machines exigent ordinairement l'usine ou la manufacture.

ii) RÉGIME DU TRAVAIL

« qui avec un jus sucré fait de Talcool, la combinaison « ciiimique qui avec du fer et du charbon fait de l'acier ne « sont pas son fait. L'homme s'est borné à disposer les « matériaux dans l'ordre voulu, le blé dans la terre, la a vendanfïe dans la cuve, le minerai dans le haut four- « neau ; c'est la nature qui a fait le reste ^ »

Le travail humain n'est donc pas tout, comme sem- blerait l'insinuer l'école socialiste, et ne peut pas tout. Pour considérable que soit son efficacité, il est borné dans ses moyens et, en dernier analyse, il se réduit à une force motrice dirigée par une intelligence. Prise en elle-même, cette force motrice est bien faible, elle apparaît beaucoup plus faible encore si on la compare aux forces plus puis- santes que la nature met au service de l'industrie ; mais l'intelligence qui dirige la force musculaire de l'homme en multiplie étonnamment les ressources et la rend capable de transformer le monde ; à la condition pourtant d'avoir des substances pour l'absorber et des instruments pour agir.

Le travail est indispensable à toute production. La nature fournît bien, et même en abondance, toutes les substances qui doivent servir, en quelque sorte, de base, de point de départ, de matière, à la production ; mais elle les fournit à l'état brut, et ces substances ont besoin d'être toutes transformées par le travail avant de pouvoir être uti- lisées. Elle fournit d'elle-même quelques richesses à l'état parfait, comme les fruits de certains arbres poussant sans culture, la chair de certains animaux vivant à l'état sau- vage, mais ces produits spontanés du sol il faut se donner

1. Ch. Gide, Principes d'économie politique, p. 43.

NOTIONS CK.NKIIAI.RS Slli I-K THAVAIL '27

de la peiue pour les recueillir el, en outre, ils sont en bien petite quantité. « Il semblerait qu'ils ont été fournis par la « nature de la même manière que l'on donne à un jeune « homme une petite somme d'argent pour le mettre à « même de se frayer une route dans l'industrie et de faire « fortune ' ».

Le travail joue un rôle très considérable même dans la création de produits que l'on est accoutumé de regarder faussement comme des produits naturels. 11 a dans une certaine mesure modifié la nature. Il a défriché le sol, desséché les marécages, assaini des régions entières, cou- vert de culture les plaines et les coteaux. Il a perfectionne les espèces, il a multiplié et sauvé d'une destruction à peu près assurée des plantes qui eussent été à peine connues dans tels ou tels pays ou qui. comme le blé, eussent à peu près certainement péri dans la lutte des faibles contre les forts.

Tout travail est en soi productif cfutililé écojio- mique. Les Physiocrates n'accordaient une réelle pro- ductivité qu'au travail agricole, auquel ils rattachaient la chasse, la pèche et l'exidoitation des mines; et cela parce que seul, disaient-ils, le travail de la terre fait réellement jaillir les matériaux constituant la richesse.

Le travail manufacturier se borne à les mettre en œuvre ; il ne les produit pas. Il ne produit pas ces maté- riaux, c'est vrai ; mais il leur donne des utilités qu'ils n'avaient pas et ces utilités, qui souVTînt constituent la plus grande partie du prix du produit, sont bien son fait. C'est lui, travail manufacturier, qui les crée mieux encore

1, James Stecakt, Principles of Polit. Econ., t. I, p. 110.

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REGIME DU TRAVAIL

que le travail agricole ne crée le blé et le travail extractif la houille ; on ne saurait donc lui dénier légitimement la qualité de productif. Il est productif dans toute la force du mot. Qu'on compare la poignée de terre glaise au vase ou à la statue que le travail manufacturier en a fait ; le bloc grossier de minerai à la merveilleuse machine que de multi- ples transformations en ont tirée ; le lin brut à la fine toile sortant des mains du tisserand ; le blé dans son épi au pain savoureux fourni par le boulanger, et l'on comprendra qu'Adam Smith et toute l'Ecole, après lui, n'aient pas hésité à se séparer des Physiocrates et à reconnaître au travail industriel une vertu produclive aussi grande que celle du travail agricole, quoique d'une nature un peu différente.

Il n'y a pas jusqu'aux travaux des personnes exerçant une profession libérale : comme, les médecins, les magis- trats, les professeurs, qui ne soient productifs, au moins à leur façon. Ils n'aboutissent pas, il est vrai, à la création d'un produit matériel, ils se terminent à un simple service, mais ils constituent une réelle satisfaction de besoins et par conséquent possèdent ce qui, en dernière analyse, est la fin de toute production.

Le travail est de tous les facteurs de la production le plus actif et le plus fécond \ Seul, nous l'avons

1. Depuis les premiers économistes on a toujours distingué trois facteurs de la production : le travail, la nature, le capUal ; et l'économie politique classique ne faisant aucune différence fonda mentale entre eux, les met, encore aujourd'hui comme dans le passé, sur un pied parfait d'égalité. Il y a Va une exagération, car il saute aux yeux que ces trois facteurs jouent des rôles non seu- lement très différents, mais très InégTux. Le travail laisse bien loin derrière lui la nature, et la nature bien loin derrière elle le capital.

NOTIONS r.ÉNKRALES SIR LE TRAVAIL '20

déjà remarqué, il mérite véritablement le nom d'argent, car seul véritablement il joue un rôle actif et a de l'initiative dans les opérations productives. La nature et surtout le capital n'ont qu'un rôle purement passif. Ils ont un besoin absolu d'être mis en œuvre; par eux-mêmes ils n'arri- veraient à rien. C'est le travail qui les féconde et qui est la

Quelques économistes modernes rompent avec la vieille tradition classique, ils n'admettent que deux facteurs de production : le tra- vail et la nature. Ils refusent absolument au capital la qualité de facteur. Ils volent en lui un auxiliaire précieux, un moyen jmis- sant, un instrument utile, même un instrument nécessaire de la production, mais pas autre chose. Il est un produit du travail et de la nature; on peut même dire que, en dernière analyse, il se ra- mène à du travail économisé et incorporé dans une matière fournie par la nature. Indépendamment donc de l'absolue passivité de son rôle dans la production, il ne saurait, en raison de son origine et de sa constitution, être considéré comme un facteur véritable et distinct. Tout au plus peut-on voir en lui un facteur en sous ordre qui, au point de vue logique comme au point de vue généalogique, dérive des deux autres.

Il y a même des écoles qui n'admettent qu'un seul facteur, qu'un seul véritable producteur de la richesse. Pour les unes, ce producteur unique c'est la nature ; pour les autres, c'est le travail.

Pour les anciens l'hysiocrates. la terre était la seule source des riciiesses. De cette source sortent tous les produits de l'agriculture, des manufactures et du commerce. L'homme ajoute bien quelque valeur au produit de la terre; mais cette valeur n'est que l'équiva- lent du travail qu'il a fait pour transformer le produit naturel. Klle se perd dans le salaire et n'a par conséquent aucune influence sur le développement des richesses. Le sol seul possède une réelle fécondité, seul par conséquent il produit véritablement.

Pour les Socialistes, el surtout pour les Socialistes marxistes, au contraire, le sol est infécond par lui-même, presqu'autant que le capital; il ne possède qu'une dérisoire apparence de fertilité. Quel- ques plantes, quelques fruits sauvages, voilà tout ce qu'il produit tant qu'il n'est i)as sollicité par l'homme et arrosé de ses sueurs. C'est du travail qu'il tire la vertu productive qu'il possède ; le tra- vail de l'homme est la force unique qui crée des valeurs, et les marchandises ne sont réputées valeurs que parce qu'elles con- tiennent du travail humain.

30 RKCIME DU ïRAVAir,

principale cause des richesses, entendues dans le sens éco- nomique du mot.

L'Ecole classique le reconnaît aussi bien que l'Ecole col- lectiviste. « Le travail annuel d'une nation, dit Adam « Smith, est le fonds primitif qui fournit à sa consomma- « tion annuelle toutes les choses nécessaires et commodes « à la vie; et ces choses sont toujours ou le produit imnié- « diat de ce tr ivail ou achetées des autres nations avec ce « produit ' » .

Dans la production des richesses le travail n'est jamais tout, comme le prétendent les Socialistes et comme Adam Smith et un certain nombre de représentants de l'école écossaise semblent l'enseigner, mais il est toujours quelque chose et souvent beaucoup. Il n'est pas rare que le produit manufacturé tienne de lui à peu près tout son prix : « Si je « retranche de ma montre par la pensée, dit Baudrillart, « tous les travaux qui lui ont été successivement appliqués, « il ne restera que quelques grains de minerai placés dans « l'intérieur de la terre. De même, si je décompose le pain « dont je me nourris, il ne restera que quelques tiges « d'herbes germinées, éparses dans des déserts incultes et « sans aucune valeur ».

Il y a cependant des cas oii le travail incorporé dans un produit ne représente qu'une faible partie de sa valeur. Ces cas sont rares, mais il en existe. Si nous prenons, par exemple, un gros diamant qui vaut plusieurs millions, il faut bien reconnaître qu'il tire son prix beaucoup plus de la matière dont il est fait que de la peine qu'on s'est donnée pour le trouver et du temps que l'on a passé à le

1. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des na- tions ; liv. I, ch. 1.

NOTIONS GENERALES SFR I.E TRAVAIL .) I

tailler. Ce temps et cette peiue n'atteignent pas la peine et le temps cristallisés dans une foule de produits qui se vendent mille et mille fois moins cher que ce diamant.

Malgré cela, il demeure acquis que le travail, s'il a besoin d'une matière première pour s'appliquer et d'ins- truments pour s'exercer, a de lui-même une vraie fécondité et qu'il est le principal agent de la production '.

1. Division du travail. Ce qu'elle est. De tout temps les ouvriers se sont spécialisés dans un métier, les uns sont maçons, d'autres charpentiers, d'autres forgerons, d'autres tisseurs, d'autres autre chose. Il est rare d en trouver qui exercent plusieurs profes- sions et puissent faire convenablement plusieurs métiers. Depuis l'établissement de la grande industrie et du régime de production intensive et du travail collectif on va plus loin. Non seulement l'épinglier ne fait que des épingles et le coutelier que des couteaux, mais (îhaque épinglitr ne fait qu'une partie de l'épingle et chaque coutelier qu'une partie du contenu. Un couteau de cinq sous passe en plus de vingt mains différentes et une toute petite épingle avant d'être livrée au commerce a été travaillée par plus de quinze ou- vriers : un a tiré le fil à la bobille, un autre l'a ilYessc, un autre la coupe, un autre l'a empointé, un autre l'a émoulu, un autre l'a frappé, etc , etc Tout travail industriel étant, au fond, une simple série de mouvements, on s'applique à décomposer ce mouvement complexe en une théorie de mouvements aussi simples que possible que l'on confie à autant d'ouvriers différents, de façon à ce que chacun d'eux n'ait à exécuter (ju'un seul mouyemenl toujours le même. Voilà ce que l'on entend par division du travail.

2" Avantages de la division du travail. On les a ainsi résu- més : elle accroît la dextérité de l'ouvrier on lui faisant répéter sans cesse la même tâche ; elle économise du temps en dispensant de changer de place et d'onlil ; elle permet de donner ;i chaque ouvrier un travail en rapport avec ses forces et ses a|)titudcs et d'utiliser les pins faibles en leur confiant des tâches faciles ; elle diminue le temps d'ap[)rentissage en simplifiant le métier ; elle multiplie d'une façon étonnante la production. In ouvrier qui devrait faire seul dt'S éjiinglcs n'en fi-rait iirobablernent i)as cent par jour, ((uinze ouvriers, avec la division du travail, en produimnl plus de 60.000; ce qui fait au moins 4.000 par tète.

3" Inconvénients de la division du Iravail. On en signale gé-

32 RÉGIME nu TRAVAIL

V. Obligation du travail.

Quand nous jetons un regard autour de nous, nous voyons à côté d'une multitude d'hommes dont la vie s'écoule dans le travail, travail pénible toujours et parfois écrasant, d'autres hommes dont l'existence se passe dans la plus complète oisiveté : ils jouissent et ne font rien. Faut-il conclure de que le travail est chose facultative ? que certains ont le droit de s'en affranchir et de le laisser aux déshérités de la fortune, dont il constitue l'unique res- source ? Non ; le travail est un devoir pour tous et per- sonne, absolument personne, à moins d'être malade ou in- firme, ne peut se soustraire légitimement à la loi rigoureuse et universelle qui l'impose à l'humanité.

Nous devons tous travailler, parce que le travail a été prescrit à tous par Dieu ; parce que le travail constitue le grand, l'on pourrait dire l'unique moyen de subvenir aux besoins de Ihomme ; parce que le travail peut seul per- mettre de faire face aux multiples nécessités économiques de la vie sociale ; parce que, enfin, le travail est indispen- sable pour échapper aux graves inconvénients moraux de l'oisiveté.

néralement trois : La division du travail abaisse le niveau intellec- tuel de l'ouvrier. « Un homme, dit Adam Smitli, dont toute la vie « se passe à remplir un petit nombre d'opérations simples dont les «effets sont toujours les mêmes perd naturellement l'habitude de «déployer ses facultés et devient, en général, aussi stupide et aussi « ignorant qu'il soit possible à une créature de le devenir:» elle altère la santé, fa répétition indéfinie du même acte, dans le même lieu et les mêmes conditions, amène fatalement la dégénérescence de l'ouvrier industriel ; elle met l'ouvrier dans une plus grande dépendance du patron et du métier ; l'ouvrier ne sait faire qu'une chose, il ne peut gagner sa vie à une autre occupation, il lui est donc très difficile d'aller ailleurs.

.\OTIO>S GÉ.XKKALES SUR LE TRAVAIL 33

Le travail est obligatoire parce qu'il a été imposé à tous par Dieu lui-même. Dieu, dont la vie intime n'est qu'une série ininterrompue d'ineffables opérations et dont l'activité féconde s'est manifestée au dehors par la produc- tion de mondes qu'il continue à soutenir par sa toute- puissance, Dieu, que l'on a pu justement définir l'acte par essence : actus 'purus, voulant créer l'homme à son image et à sa ressemblance, ne pouvait le créer que pour le travail.

Aussi lisons-nous aux premières pages de la Genèse qu'après avoir, d'une parole, tiré du néant celui qui devait être le père du genre humain, Dieu le plaça dans un pa- radis de délices afin qu'il s'y occupât : posuit enm m pa- radiso ut opereratur ^ Il est vrai que la terre, à cet âge heureux, n'avait pas besoin d'être arrosée de sueurs pour produire tous les fruits en abondance. Sur son sol les ré- coltes poussaient d'elles-mêmes et l'homme n'avait qu'à se baisser pour cueilUr les biens que lui prodiguait la bonté de son Créateur. Malgré cela, il avait le devoir de tra- vailler, et, pour se conformer à l'ordre de Dieu, il eût tra- vaillé alors même qu'il eût persévéré dans son innocence originelle, seulement le travail ne lui aurait causé ni peine, ni fatigue, ni dégoût. Il eût été, au contraire, pour lui plein d'attrait ; il lui eût apporté toutes les jouissances que l'on trouve dans lu normale satisfaction d'un besoin.

Qu'il nous soit permis de faire justice, en passant, d'une accusation que nos adversaires se plaisent à répéter- Ils nous reproclicnl, à nous catholiques, de rabaisser le tra- vail en le représentant comme un châtiment, comme une suite de la désobéissance de nos premiers parents,

l. Genèse, ii, 15.

34 RÉGIME DL' TRAVAIL

comme quelque chose, par conséquent, d'odieux et d'infamant. Ceux qui nous accusent de la sorte font preuve, sinon de mauvaise foi, au moins de grossière ignorance. S'ils étaient un peu plus familiarisés avec nos Livres saints, ils sauraient que la loi du travail est anté- rieure à la chute et que, avant la faute originelle comme après, le travail était pour l'homme un devoir et même un besoin. Ce n'est pas le travail lui-même qui est un châ- timent ; c'est la peine^ maintenant attachée à presque tout travail, qui constitue la punition du péché originel.

Lors de la chute, en effet, la terre fut frappée de malé- diction eu même temps que l'homme pour lequel elle avait été créée. Elle fut dépouillée de son admirable fécondité, comme l'homme des dons merveilleux dont l'avait paré la munificence divine. D'elle-même, elle ne produisit plus que ronces et épines, et celui qui, hier, ne travaillait que par inclination, par délassement et par plaisir dût, dès lors, s'astreindre à la fatigue et à l'effort pour arracher à un sol devenu avare les éléments dont il avait besoin pour sustenter sa vie.

La loi primitive du travail devint plus absolue et plus rigoureuse encore le jour oii il fut dit à chacun de nous en la personne de nos premiers parents : « Tu mangeras ton « pain à la sueur de ton front : In siidore vultus lui ves- « ceris pane ' . »

Au précepte direct du travail, précepte promulgué par Dieu dès le premier jour de l'humanité, est venu se joindre, à partir de la chute, un précepte indirect tout aussi formel et tout aussi incontestable. L'homme a le de- voir de conserver sa vie et, par conséquent, le devoir de se

1. Genèse, m, 19.

NOTIONS GK.MÎRALKS SIT. I.K TRAVAIL 35

procurer la nourriture et les autres biens indispensables à l'existence. Cette nourriture et ces autres biens, il ne peut se les procurer, dans l'ordre actuel des cboses, que par le travail ; lobligation de travailler est donc une con- séquence de l'obligation de vivre : c'est la doctrine même de saint Tbomas, qui dit : « Considéré comme moyen de « subsistance, le travail même manuel tombe sous un pré- « cepte rigoureux, en tant qu'il est nécessaire pour at- ii teindre cette fin ; car tout moyen tire sa raison d'être « de son rapport avec la fin, il est d'autant plus nécessaire « que plus nécessaire est la fin et qu'elle peut moins être « atteinte sans lui : » Secundmn qaod labor ordùiaiur ad « vicluni qi(3srendum,cadit sub necessitate prœcepti prout « est necessarius ad lalein finein: quod eniin ordinatur ad (( finenif a fine 7iecessilalem habet, til scilicet in tantum sit « 7iecessarium in quantum finis sine eo esse non potestK » Après ce qui vient d'être dit, il n'est pas nécessaire de faire remarquer que la loi divine du travail est une loi uni- verselle, qu'elle n'oblige jias seulement ceux qui n'ont d'autres biens que leurs bras. Elle n'admet pas de distinc- tion de caste ou de classe, elle astreint les riclies comme les pauvres ; tous doivent travailler sous peine d'être, suivant la vigoureuse expression de saint Paul, indignes de vivre : Si quis non vidl operari^ nec manducet '-.

2" Obligatoire pour tous, parce qu'il est commandé à tous par Dieu, le travail Vest encore parce qu'il cnnslitue le grand, Von pourrait dire l'unique moyen de stibvenir aux besoins de l'homme.

1. Sumina tehoL, 2-' II.- ; q. CLXXXVH, arl. 3. 2 II Thessal , c. m, v. 10.

36 r.KC.IME l»l' 'ir.AVAlL

« Tu vivras du travail de tes mains : Labores maniaim tuarum manducabis » \ lisons-nous au livre des Psaumes, et l'expression de l'auteur sacré est rigoureusement exacte; l'on peut dire que l'homme ne vit que de travail. C'est le travail qui lui donne le pain dont il soutient ses forces, l'habit dont il couvre ses membres, la maison qui abrite sa famille, les biens divers à l'aide desquels il fait face aux multiples besoins de la vie. Bien plus, l'on peut dire que ce pain, cet habit, cette maison, ces biens divers ne sont que du travail cristalUsé. Si on enlevait le travail qui y a été incorporé, il ne resterait rien ou à peu près rien.

Nous savons bien que la terre, même après la malédiction qui l'a frappée, possède dans son sein fertilité, richesses et forces ; mais sa fertilité a besoin d'être provoquée et sti- mulée, ses richesses d'être exploitées et transformées, ses forces d'être capturées et dirigées. Que donnera le sol, même le plus fertile, s'il est laissé à sa seule fécondité? Il pro- duira quelques plantes sauvages et quelques maigres fruits ; mais il ne se couvrira jamais des splendides récoltes que lui arrache l'âpre et intelligent travail du laboureur ; il ne donnera qu'une toute petite, qu'une iusigniliante partie de ce qui est nécessaire pour faire subsister l'humanité. L'homme ne peut vivre sans travail, le travail est pour lui l'arme providentielle qui doit lui servir dans les luttes pour l'existence. « Les dieux, a dit depuis longtemps « Xénophon, nous vendent tous les biens au prix de notre « travail. »

Mais, le devoir de subvenir à ses propres besoins et aux besoins généraux de l'humanité exige-t-il que tout homme, sans exception, travaille?

1. Psaume CXXVII, v. 2.

KOTIO>S GKNÉRALES SUR LE TRAVAIL 37

Les hommes se divisent en deux grandes catégories : d'un côté, se trouvent quelques privilégiés favorisés de tous les biens de la fortune ; de l'autre, l'immense multitude de ceux qui ne possèdent rien ou ne possèdent que peu de chose. Ces derniers qui constituent la partie de beaucoup la plus nombreuse et la plus intéressante du genre humain ont absolument besoin de travailler. Pour eux, suivant l'expression de Léon XIII, « le travail est de par la nature « le moyen nécessaire de se procurer ce qui est requis à « l'entretien de la vie ' ».

Dénués de toutes ressources, ou au moins de ressources suffisantes, ils n'ont que trois moyens pour se procurer ce qui est indispensable pour vivre et faire vivre leur fa- mille : le vol, l'aumône, le travail.

Du vol, il ne saurait être sérieusement question. De l'aumône guère davantage, si ce n'est comme un moyen exceptionnel de faire face à certains besoins, de venir en aide à certaines situations, qui sortent de la catégorie des besoins et des situations ordinaires. L'aumône, en prin- cipe, doit être réservée au malade, à l'infirme, au vieillard, à l'enfant ou au père de famille sur qui pèsent des charges excessives. La dignité de l'homme semble' demander que, tant qu'il est dans des conditions normales, il suffise lui- même à ses besoins et n'en attende pas la légitime satisfac- tion du bon vouloir et de la charité de ses sendjlablcs.

La charité est une vertu et une vertu incontestablement très belle, très chrétienne et très sociale ; mais il ne faut pas oublier qu'elle est une vertu dans celui qui la fait et non dans celui qui la reçoit, et l'Eglise, qui a toujours exalté et recommandé la charité, comme clic a exalte et

1. Kncyclique, Rerum novarum.

38

ftKClME DU THAVAIL

recommandé le respect compatissant à l'égard de l'infirme, du vieillard malheureux, du pauvre laborieux et honnête, n'a jamais entendu faire de cette charité une prime à la paresse et la préconiser comme un moyen donné par Dieu à l'homme placé dans des conditions normales pour sub- venir à ses besoins.

Le seul moyen naturel et providentiel de subvenir aux besoins de la vie pour l'immense majorité des hommes, pour tous ceux qui n'ont pas une fortune suffisant à les faire vivre, c'est le travail, le travail qui devient ainsi pour eux un rigoureux devoir, « Le travail est nécessaire au « pauvre et à l'ouvrier, parce que l'ouvrier et le pauvre « ont besoin de lui pour conserver leur existence, et qu'ils « doivent la conserver pour obéir aux ordres irréfragables « de la nature ' » .

1. Léon XIII : Eucyclique, Rerum novarum.

Ici peut se poser une délicate question : la question du droit au travail. Da ce que le travail est pour le pauvre et pour l'ouvrier le seul moyen légitime et honnête de se procurer les ciioses néces- saires à la vie, ne s'ensuit-il pas que l'ouvrier et le pauvre ont droit au travail, comme ils ont droit à la vie et à ce qui est indis- pensable pour la conserver ?

Nous n'hésitons pas à dire que ce droit est incontestable, car le droit à la fin entraine avec lui le droit aux moyens nécessaires pour l'atteindre. Quod enini, dit saint Thomas dans le texte déjà cité, ordin'itur ad finem, n fine necessitalem hahet, ut scilicet in tantum sit necessarium in quantum finis sine eo esse non possit.

Ce droit n'autorise cependant pas l'ouvrier à exiger de tel ou tel patron le travail dont il a besoin pour vivre ; mais il lui permet de se tourner vers la société et de lui demander de remplir sa mis- sion, en assurant à ses membres, surtout à ses membres malheureux, ce que Léon XllI a appelé, après saint Thomas, sufficieiitiam ritœ perfectain.

On ne demande pas à l'Etat d'appliquer les théories exposées par Louis Blanc dans son livre sur la Réorganisation du travail, de reprendre les utopies de 1848, de revenir aux ateliers nationaux, de

NOTIONS Clb'ÉRALES SIR I.È TRAVAIL 39

Le devoir de vivre impose à Touvrier le devoir de tra- vailler, mais l'impose-t-il pareillement au riche, à celui qui a assez de revenus pour subvenir à ses besoins et à celui de sa famille ?

Si l'on envisageait certains cùlés seulement de la ques- tion, l'on pourrait peut-être reconnaître au riche le droit de ne rien faire. Il n'a pas besoin de traA'ailler pour subsis- ter, il paie ce qu'il consomme, il est donc en règle avec la justice. Mais l'est-il avec la société'? Il fait partie d'une collectivité, na-t-il pas des devoirs envers elle, n'est-il pas tenu de lui être utile i

Nous savons bien qu'il s'est trouve; des économistes pour préconiser l'utilité sociale de ces hommes qui dépensent et qui ne produisent pas. Par leur oisiveté, disent-ils, ils per- mettent aux autres de gagner plus facilement leur vie. Non seulement ils ne leur font pas concurrence ; mais, en leur achetant le produit de leur travail, ils les font, en quelque sorte, participer à leurs propres richesses. Il serait donc regrettable qu'il n'y eût pns de ces parasites : leur disparition supprimerait le plus considérable débouché du travail du pauvre.

On pourrait faire bien des remarques et bien des réserves à proi)os de celte théorie, mais, admettrait-on que, au point de vue strictement économique, la situation du rentier oisif i)eut, à la rigueur, se justifier au moins par- tiellement, il n'en est i)as de même au i)oint de vue moral,

se transformer on enlreprencur-prnvidence ; mais on peut lui de- rnfxnder, en assurant l'ordre, la justice et la paix, en favorisant le commerce et l'industrie, de permettre à chacun de gagner honnête- ment son pain . ce ((ui cM hien le minimum des revendications que l'on est en droit de formuler à l'égard d'une institution qui n'a été étahlie i)ar Dieu (|ue pour assurer aux Iiommcs une somme plus considérable de bicn-ôtro matériel comme d'avantages moraux.

iO RÉGIME DU TRAVAIL

lequel a incontestablement son importance et même une importance supérieure.

Le riche oisif n'a pas le droit de se croire quitte envers la société parce qu'il a payé le juste prix de ce qu'il a con- sommé. II ne suffit pas qu'il paie de son argent, il doit payer de sa personne ^ ; l'équité demande que en échange de ce que ses semblables font chaque jour pour lui, il fasse aussi lui-même quelque chose pour eux. Qu'il ne travaille pas de ses mains, s'il le veut ; mais qu'il travaille en s'adon- nant à des occupations libérales qui lui permettront d'être un homme utile, sans créer cette concurrence qui effraie les économistes. Qu'il ne donne pas, au milieu d'un monde qui peine, travaille et souffre, l'irritant spectacle d'un être désœuvré, oisif, ayant tout en abondance, alors qu'autour de lui, parmi ceux qu'il éclabousse de son luxe, il y a une multitude de malheureux ne boudant pas à l'ouvrage, vi- A'ant sobres et honnêtes et pourtant n'arrivant pas à écarter de leur chemin la misère et les privations. Rien plus que la vue de cette oisiveté fortunée et jouisseuse n'irrite l'àme populaire. Elle soulève la colère des masses et fait naître, dans les rangs du prolétariat, ces jalousies, ces rancunes et ces haines qui nous préparent, pour un avenir peut-être prochain, la séparation violente du travail et du capital, la guerre des classes et le bouleversement social.

Les riches oisifs devraient méditer cette parole d'un théologien qui n'a jamais passé pour sévère : « Il est contre tt la nature de l'homme de vivre sans travail : Est contra « naturam hominis ut sine Jabore velit vivere -. »

1. Carhie a dit avec raison : « L'argent seul ne paie rien, il faut payer de sa personne et de sa vie. »

2. Gerson, De Contractibus ; pars I, cons. 13.

NOTfOXS OÉ.XF.UALES SUH LE TRAVAIL 41

Obligatoire parce qu'il a été commandé à tous par Dieu et qu'il est indispensable pour subvenir aux besoins de la vie individuelle, le travail est obligatoire encore parce que seul il peîtt permettre de faire face auv néces- sités économiques de la vie sociale.

Une des fins de la société humaine est d'assurer à ses membres une somme suffisante de bien-être matériel. « Sans nul doute le bien commun, dont l'acquisition doit « avoir pour effet de perfectionner les hommes est princi- « paiement un bien moral ; mais, dans une société bien « constituée, il doit se trouA'cr une certaine abondance de « biens extérieurs dont l'usage est requis à l'exercice de la « vertu. Or, tous ces biens, c'est le travail de l'ouvrier, « travail des champs et travail de l'usine, qui en est sur- « tout la source féconde et nécessaire. Bien plus, dans cet (( ordre de choses, le travail est d'une telle fécondité que « Ton peut affirmer, sans crainte de se tromper, qu'il est « la source unique d'où procède la richesse des na- « lions '.» Le fait est si incontestable que Léon XIII, dans les lignes qui précèdent, s'exprime absolument comme Adam Smith dont nous avons plus haut rapporté les pa- roles.

Sans le travail, la société serait incapable de fournir à ses membres même ce qui est le plus indispensable ; elle serait impuissante à leur procurer ce qui est nécessaire à leurs plus pressants et leurs plus légitimes besoins. Loin de pouvoir leur assurer ce qui constitue le luxe ou seulement le bien-être, elle ne pourrait pas seulement leur donner le pain qui empêche de mourir de faim. Et alors, au lieu de la sufficientiam vilae perlectam, ce ne serait plus que la

1. Lko:< XIII : Ei]cycli(|uc lierum tiovaruni.

42 RÉr.IME DU TRAVAIL

misère, la privation, la souffrance et, à leur suite, le dé- sordre et la révolte '.

Le travail joue un rôle que rien ne peut suppléer même dans la création des produits que l'on est accoutumé à regarder faussement comme des produits naturels.

On croit trop facilement que tout ce qui pousse sur la terre, comme : les céréales, les légumes, les fruits, est une libéralité du sol. En réalité, la plupart des plantes et des fruits, qui servent à l'alimentation de l'homme, ont été, sinon créés, du moins tellement transformés par la culture et les travaux des générations que, à cette heure encore, les botanistes n'ont pas pu retrouver les types primitifs. Le froment, le maïs, la lentille, la fève n'ont pu être décou- verts nulle part à l'état spontané. Et quand l'espèce existe à l'état de nature, quelle différence avec cette même espèce améliorée par les soins de l'homme !

Nécessaire pour produire ces types perfectionnés, le tra- vail l'est au moins autant pour les conserver ; car, si on les néglige, ils s'abâtardissent peu à peu et ne tardent pas à revenir à l'état d'oîi les avait tirés l'industrie humaine.

L'on peut donc dire que le travail est indispensable même à la production naturelle. Il l'est bien plus encore à la pro- duction agricole et à la production industrielle. Là, rien

1. « Comme l'homme, dit Charles Périn, ne peut jamais posséder « de richesses que ce qu'il en conquiert par son travail ; l'aisance, « dans la société prise en masse, sera toujours en raison de la puis- « sance du travail. S'il ne suffit pas, pour assurer le bien-être à un « peuple, de lui donner des richesse^ ; s'il faut encore lui inspirer « les vertus qui le mettent en état de faire de ces richesses un usage « conforme au but supérieur et à la fin véritable de la vie ; il est « néanmoins incontestable que l'amélioration du sort du grand « nombre suppose toujours, comme condition première, une puis- « sance de travail suffisante pour assurer à tous le nécessaire ». De la richesse dans les sociétés chrétiennes, t. I, p. 191.

NOTIONS GKNKRALES SUR LE TRAVAIL 43

absolument ne peut exister sans lui. Il est, par conséquent, aussi nécessaire que la production sans laquelle il ne sau- rait y avoir de \ie sociale normale *.

4" Le travail est obligatoire, enfin, pour érhapper aux graves inconvénie^its moraux qui naissent de l'oisiveté. En cinquante eudroits l'Ecriture nous déclare que le dé- sœuvrement est souverainement dangereux, qu'il est la cause d'une infinité de désordres, qu'il faut l'éviter à tout prix. Il est incompatible avec une vie innocente et cliré- tienne ; il a de tout temps perdu une multitude d'àmcs et il est même funeste au corps. Uien n'est sain, moral et mo- ralisateur comme le travail ; quiconque a le souci de ses

1. Il résulte de ce qui précède que le travail, d'après l'ordre établi par la l'rovidencc, a une double fin. Il a une pn individu elle el une fin sociale. Sa lin individuelle est de procurer à cliacun ce qui est nécessaire à chacun pour sa subsistance et pour les autres be- soins de la vie. Sa fin sociale est, d'aliord, de rendre possible le bien-être matériel et cette suffisante abondance de richesse que la société, sous peini' de iuan(|uer à sa mission, est tenue d'assurer. La fin sociale du travail est, ensuite, do favoriser l'union, la con- corde, l'harmonie entre les divers éléments qui composent le corps social. « L'inégalité réelle des hommes et des conditions concrètes, « leur existence, dit le 1'. .Vntoine dans scn Cours d'économie so- « ciale. p. 312, est le fait fondamental qui donne naissance à la so- « ciâté.Tous les hommes, il est vrai, sont égaux dans une commune « indigence, aucun d'eux ne se suffit pleinement, aucun d'eux n'est « exempt de besoins dont il ne peut obtenir la salisfaction (juc par « le concours d'autres hommes. Mais ces besoins sont très diffé- « rents; ici ils soiit princi[ialement matériels, ils sont plutôt nui- «c rau-t ; tantôt ce sont des besoins pressants et immédiats, tantôt « ce sont des nécessités ]ilus éloignées

" Otie diversité de besoins, cette participation inégale aux biens " intellectuels, moraux et matériels de l'existence, cette dépendance « mutuelle conduit les hommes à unir leurs efforts, à associ<!r leur « activité, et le Iravail, sous des formes multiples, devient le liea « moral des sociétés. »

'44 RKCniE DU TRAVAIL

intérêts spirituels comme de ses intérêts matériels, doit tra- vailler ; hors de là, il n'y a ni sécurité, ni vertu, ni salut possibles, comme le montre l'expérience de tous les jours.

Nous croyons inutile défaire longuement remarquer que, si le travail est imposé à tous, s'il est nécessaire à tous, il ne s'agit pas pour tous de s'adonner au travail manuel. Ce travail a pour but de subvenir aux besoins de l'existence matérielle, il en faut et beaucoup ; mais il n'est d'une obli- gation absolue que pour ceux qui n'ont pas d'autre moyen de s'assurer le pain quotidien. On peut gagner sa vie hon- nêtement et être utile en travaillant autrement. S'il faut des ouvriers et des agriculteurs, il faut aussi des ingénieurs, des juges, des médecins, des professeurs, des soldats, des prêtres. La société humaine n'a pas besoin que des choses matérielles ; elle a besoin, au moins autant, des biens d'un ordre plus élevé ; et c'est la servir, comme c'est gagner lé- gitimement sa vie, que de travailler en exerçant une de ces professions libérales, dans lesquelles on peut être si utile à ses semblables et à son pays.

Saint Thomas nous l'enseigne lorsqu'il dit : « Parce que « l'homme a besoin d'une infinité de choses dans la vie, il « est nécessaire que ces choses diverses soient produites par « des individus différents. Il faut qu'il y ait des hommes « qui s'adonnent à l'agriculture, d'autres à l'industrie, « d'autres au commerce, et ainsi de suite. Et parce que « l'homme n'a pas besoin seulement de biens matériels, il « est indispensable qu'il y ait des individus qui consacrent « leur activité aux choses spirituelles et cela pour le plus « grand avantage de leurs semblables. Quia tnim multa « necessaria sunt ad hominis vitam... necessarium est per « diverses diversa fieri, picta ut quidam sint agricultures,

NOTIONS GÉ.NÉP.ALES SLT. LE TRAVAIL 45

« quidam... et sic de aliis ; et quia vita hominis non in- « di(jet tantitm corporalibus, necessarium est eliam ut « quidam vacent sinritualibus relus ad ameliorationem « aliorum quos opportet a aira iemporalium ahsolutos (t esse '. »

L'important c'est que chacun travaille de la façon, dans la mesure et à la place voulues par la Providence ; qu'il ré- ponde ainsi aux vues de Dieu et aux besoins de sa nature et qu'au lieu d'être sur la terre un désœuvré, un égoïste paresseux, un parasite, un poids mort que la société traîne après elle, il soit un citoyen actif, laborieux, probe et utile.

VI. Dignité du travail.

Le paganisme a absolument méconnu la dignité du tra- vail, qu'il a partout et toujours regardé, non seulement comme une nécessité pénible, mais encore comme une œuvre dégradante et indigne d'un homme libre. Il le lais- sait aux esclaves.

11 appartenait au christianisme de réhabiliter le travail, surtout le travail manuel, de lui rendre son véritable ca- ractère et de mettre en lumière son incomparable dignité. Cette dignité se manileste, soit qu'on considère le travail en lui-même, soit qu'on le considère dans le rôle ([u'il joue, soit, enfin, qu'on le considère dans les produits qu'il enfante.

1" Considéré en hii-mr^nie, le travail n'est autre chose que lutilisalion, que la mise en œuvre des plus beaux dons que le bon Dieu nous ait accordés : de la volonté, de l'in-

1. Summa conlra (jenliles, lilj. III, cap. cxxxiv.

Ai) RKr.niE DU TP.AVAir.

telligence, de la force, de l'activité. 11 est, pour l'homme, le moyen de prolonger sa personne, de la faire rayonner hors de lui, d'exercer son empire sur les éléments, de sou- mettre, de courber, de transformer la nature, de faire sur- gir de la matière inerte et stérile des utilités vivantes.

Le travail, c'est la vie dans sa manifestation la plus sai- sissante et la plus élevée. Celui qui travaille agit, et agir c'est vivre : la vie sans action ce n'est plus la vie, c'est la mort. Si l'on excepte l'acte qui nous rapproche le plus du Créateur, l'acte par lequel se transmet la vie, il est impos- sible de rien imaginer de plus grand, de plus saint, de plus honorable et de plus fécond que le travail. Quiconque tra- vaille est procréateur à sa manière, et en contemplant les produits sortis de ses mains, produits qu'il a imbibés de son intelligence, imprégnés de son adresse, de sa vigueur, de sa peine, le travailleur a le droit d'être fier et de lui-môme et de sa puissance et de son œuvre.

Considéré dans le rôle qiCll joue, le travail, avons- nous vu, est le moyen providentiel de subvenir aux besoins des individus et de la société. C'est lui qui a été établi par Dieu pour permettre à l'immense majorité des hommes de faire face aux multiples nécessités de la vie '. Mais au tra- vailleur il n'assure pas seulement le pain matériel, il lui assure aussi, ce qui est sinon plus indispensable, au moins plus précieux, l'indépendance et la dignité de la vie. Il lui donne la possibilité de n'être à la charge de personne, de ne dépendre du bon plaisir de qui que ce soit et de ne de-

1. « Le travail coniimin, dit Léon XIII dans son encyclique /?e>'«*m « novaruni, au témoignage de la raison et de la philosophie chré- « tienne, loin d'être un sujet de honte fait honneur à l'homme « parce qu'il lui fournit un lioble moyeu de sustenter sa vie. »

NOTIONS GÉNKUALES SUR LE TRAVAIL 47

voir qu'à lui-même ce qui sert à son entretien et à l'entre- tien (les siens.

Saint Paul se glorifie, dans une de ses épîtres, de n'avoir rien demandé à ceux qu'il évangélisait et d'avoir subvenu à ses besoins par le seul travail de ses mains. Ce légitime orgueil;, le travail permet à l'ouvrier de le connaître. Lorsque, le soir, sa journée finie, l'ouvrier se trouve assis à la table de famille, il peut se dire avec une juste fierté : j'ai travaillé et sué, la besogne a été rude, mais le pain que je mange, ce pain que mangent ma femme et mes enfants, je l'ai gagné, je l'ai payé de mes fatigues, je ne dois de re- connaissance qu'à Dieu qui me donne force, courage et santé.

Considéré da7is les produits qu'il enfante, le travail sert plus que toute autre chose à faire éclater le génie de riiomme, son industrie merveilleuse et la supériorité de sa nature. Quand on regarde les œuvres admirables et gran- dioses qu'il a créées, les difficultés dont il a triomphé, les extraordinaires résultats qu'il a obtenus, on est frappé d'étonnement et d'admiration ; on comprend jusqu'à un certain point qu'il soit pris de vertige et tenté de s'ériger en dieu en exaltant outre mesure une intelligence qui ser- vie par dos organes, instruments admirables, lui a permis d'entreprendre et de mener à bonne fin de si grandes et belles choses.

A (iuelqu(! point de vue donc (pi'on envisage le travail, le travail nmsculaire comme le travail intellectuel, le travail du simple manœuvre comme le travail du plus grand sa- vant, il nous apparaît comme entouré d'une hante dignité; il honore celui (|ui le prati(iuc et lui donne droit à l'estime et au respect de tous ; car, indépendamment de ce qu'il a

40

RKGIME DU TRAVAIL

de profondément respectable et estimable en lui-même, il a été ennobli par le Christ et exalté par l'Eglise.

VI. Réhabilitation du travail par le Christianisme.

I. Mépris dans lequel le paganisme tenait le travail, SURTOUT le travail MANUEL. Lorsqu'on lit les auteurs de l'antiquité on est frappé de la mésestime profonde dans la- quelle était tenu le travail, principalement le travail ma- nuel. Philosophes, poètes, historiens en parlent dans les termes les plus méprisants. Quiconque s'y adonnait se dé- considérait et se mettait lui-même, pour ainsi dire, au rang des esclaves. Un homme libre se serait regardé comme déshonoré s'il eût appliqué son activité à un art ou à une industrie. Il pouvait, sans déchoir, vivre d'aumônes, mener une existence de gueux, tendre la main aux gens du pouvoir ou aux particuliers riches ; mais travailler, jamais. Sa con- dition ne le lui permettait pas. Le travail scrvilisait.

Sénèque ne faisait qu'exprimer l'opinion commune lors- qu'il écrivait : « Vulgaire est l'art des ouvriers qui tra- « vaillent de leurs mains, il procure les choses nécessaires « à la vie, mais il est sans honneur et ne saurait revêtir « même la simple apparence de rhonnèteté\ »

Déjà, dans son da Officiis, Cicéron n'avait pas craint d'écrire : « Jamais rien de noble ne pourra sortir d'une « boutique ou d'un atelier. » Ce sentiment monstrueux on ne le trouve pas seulement à Rome ; on le trouve chez tous les peuples anciens. Hérodote nous apprend que les GrecSj les Egyptiens, les Scythes, les Thraces, les Perses, les Ly- diens ne pensaient pas autrement que ne pensèrent plus tard les Romains sur cette matière.

IVOTIO>S GÉINÉUALES SUR LE TRAVAIL 40

Les témoignages de César, de Pline, de Justin et de bien d'autres nous édifient sur l'opinion qu'on avait du travail et des travailleurs en Germanie, dans les Gaules, en Es- pagne et dans les autres pays d Occident conquis par Rome.

II. Révolution opérée dans les idées sous l'influence du

CHRISTLXNISME ET MOYENS EMPLOYÉS POUR LA PRODUIRE. Cct

état de choses dura jusqu'à ce que le Christianisme eût substitué sa doctrine si élevée et si pure aux enseignements, parfois bien grossiers^ du paganisme antique. Il rendit peu à peu au travail sa dignité méconnue en faisant tomber les préjugés si profondément enracinés qui existaient contre lui. Il l'imposa à ses adeptes, il l'honora dans ceux qui le pratiquaient, il le présenta partout, non comme une honte, mais comme un besoin et un devoir. Une révolution s'opéra insensiblement dans les idées, et cette révolution est son œuvre. Elle a son point de départ dans les exemples du Christ, la conduite des apôtres et les persévérants enseigne- ments de l'Eglise. Il n'y a qu'à se rappeler ce que furent ces enseignements et ces exemples pour comprendre la trans- formation qui s'opéra sous leur influence.

Le Christ a Iravaillé de ses mains. La tradition est unanime à nous représenter .loseph comme un ouvrier de campagne un charpentier probablement gagnant sa vie à la sueur de ton front. C'est dans l'alclier de son père nourricier que Jésus grandit, l'aidant dans ses travaux et partageant ses fatigues. Suivant l'expression de saint Jean Chrysostonie, « il fabriqua des socs de charme do ces « mêmes mains qui avaient façonné le monde »).

Depuis les siècles les plus anciens jusqu'à nos jours, rien

4

50 RÉGIME nu TRAVAIL

n'a été plus popularisé par la peinture que l'intérieur de la petite maison de Nazareth. On y voit invariablement repré- senté le chef de la sainte famille à son banc de menuisier ; Jésus travaille avec lui, taudis qu'à l'écart Marie file ou s'adonne aux soins du ménage. Cette tradition ne repose pas sur une légende ; elle se fonde sur le texte évangélique lui-même. Nous y lisons, en effet : « Quand le sabbat fut « venu, Jésus se mit à enseigner dans la synagogue. Beau- ce coup de gens qui l'entendirent étaient étonnés et di- « saient : D'où lui viennent ces choses"? Quelle est cette « sagesse qui lui a été donnée, et comment de tels miracles « se font-ils par ses mains ? N'est-ce pas le charpentier, le « fils du charpentier ? N'est-ce pas Marie qui est sa « mère... ' »

C'est donc en toute raison que Bossuet a pu dire : « Que « ceux qui travaillent de leurs mains se réjouissent, Jésus- ce Christ est de leur corps - ». Et l'on ne peut qu'applaudir au cri arraché à l'admiration et à la sincérité d'Edmond Picard, le sénateur socialiste belge : « Béni soit-il et à ja- u mais glorifié cet ouvrier ! qu'il le soit comme Dieu par les « uns, comme Génie par les autres, qu'importe ! Le service « et la merveille sont immenses et égaux ^ »

Le Christ a choisi ses apôtres parmi les travailleurs. Il n'a pas pris ses disciples, ceux qui devaient être les con- tinuateurs de son onivre et les colonnes de son Eglise, parmi les riches et les puissants. Il les a pris dans les rangs du peuple, dans la classe de ces travailleurs ma-

1. Matthieu, xiu, 54, 55. Marc, vi, 2, 3.

2. Elévations sur les mystères ; XX^ semaine ,- 8^ élévation.

3. Le sp.rmon sur la montafjiie et le socialisme co7ite)ii2)orain ; p. 20.

NOTIONS OENEKALES SI h LE thavail bl

miels jusque-là si méprisés. Pour la plupart, les apôtres étaient de pauvres pécheurs galiléens, vivant de leur mé- tier, raccommodant eux-mômes leurs filets, n'ayant d'autre moyen de subsistance que leur travail, revenant à leur barque dès (ju'ils cessaient d'accompagner le ^laître. Celui- ci aurait pu s'entourer d'hommes favorisés de tous les dons de la fortune, comme il aurait pu naître lui-même dans le luxe et l'opulence ; au heu de cela, il a appelé des pauvres, et c'est à des hommes «c supportant le poids du jour et de la chaleur » qu'il a oifcrt les premrères places dans l'Eghse qu'il fondait.

Lefi apôtres ont continué à travailler, même des mains, au milieu des fatigues de leur apostolat. Ils ne se sont pas contentés de rappeler, dans leurs prédications et leurs écrits, que le travail est pour tous un devoir rigou- reux et que quiconque ne travaille pas n'a pas le droit de manger ; ils ont donné aussi l'exemple du tra^-ail. Au milieu des fatigues et des préoccupations de l'apostolat, parmi des fidèles qui auraient été heureux de subvenir à leurs besoins, ils i^e sont fait une règle de devoir surtout à eux-mf'rnes ce qui était nécessaire à leur entrelien, lis n ignoraient pas qu'ils avaient le di'oit de demander leur ])ain quotidien à ceux qu'ils ('vangélisaient, car comme l'Apôtre le rappelait aux Corintliiens ',1e Seigneur a ordoniu' que ccuv ((ui servent à l'autel soient nourris par l'autel et que ceux qui annoncent l'Evangile vivent de l'Evangile; mais, de ce droit ils n'usaient que lorsqu'il leur était impassible de faire autre- ment. Ils |)()uvai('nt tous dire avec saint l'aul, (|ui fabriqua des lentes dans la maison d'.\(piila - : « Nous n'avons

1. I Corinlli., cli. ix.

2. Actes des Ap'Jl., cil. Aviii. V. V. 2 et 3

52

UIXLME DU Tn.VVAIL

« demandé à personne ni or ni argent, c'est avec nos « mains que nous avons gagné ce qui nous était nécessaire « soit pour nous soit pour ceux qui nous accompagnaient* ».

A Vexemple de leurs chefs les premiers chrétiens travaillaient. Beaucoup d'entre eux n'étaient que de pauvres ouvriers ; c'est si vrai, que les païens appelaient dédaigneu- sement le christianisme « une religion de foulons et de cor- donniers ». Ces petites gens avaient besoin de travailler pour vivre et ils travaillaient avec joie, se rappelant que le travail leur donnait un trait de ressemblance avec leur divin Maître.

Les riches, impressionnés par les exemples donnés au monde par le Sauveur et ses apôtres, renonçaient à cette oisiveté qui avait été jusque-là, pour quiconque se respec- tait, la seule manière honnête de dépenser son temps. Ils imposaient silence à leurs préjugés, ils foulaient aux pieds leur orgueil de caste et donnaient au vieux monde étonné le spectacle nouveau d'hommes libres et fortunés ne rou- gissant pas de faire œuvre de leurs mains et de vaquer à des occupations qu'on était habitué à regarder comme le partage exclusif des esclaves ou des malheureux.

Les grandes dames elles-mêmes s'habituaient au travail. A l'exemple de la femme forte de la Bible, elles apprirent à filer la laine et le lin. Elles ne craignirent plus, ces nobles chrétiennes, de se déshonorer en ne donnant pas tout leur temps à la toilette et à mille autres futilités qui, au dire des historiens sérieux comme des poètes satiriques, constituaient l'unique préoccupation de la plupart de leurs contempo- raines. Elles s'appliquaient aux soins domestiques, et, au

1. Actes des Apôt., ch. xx, \. 33.

NOTIONS CK.NÉRALES SUR LE TRAVAIL 53

Il siècle, le patricien Sabatius, voulant honorer la mémoire (le sa femme chrétienne, fit graver sur son tombeau un mé- tier à tisser et une na^ ette. Il crut ne pas pouvoir mieux faire son éloge qu'en rappelant, par ce symbole, qu'elle avait été une épouse industrieuse et active.

U Eglise a toujours fait à ses enftmts une loi rigou- reuse du travail. On lit dans le livre de La Doctrine des Apôtres, livre qui est un des plus anciens monuments de la littérature chrétienne, ces lignes suggestives :

(( Si celui qui vient à vous est un voyageur sans demeure, « secourez-le autant que vous pouvez.

« S'il veut s'établir parmi vous, qu'il travaille et qu'il « mange.

« S'il n'a point de métier, pourvoyez selon votre sagesse a à ce qu'un chrétien ne vive pas parmi vous inoccupé.

« S'il ne veut pas se conduire ainsi, c'est un trafiquant a de la doctrine du Clirist. Tenez-vous en garde contre de « pareils personnages ' . »

Cette obligation du travail, l'Eglise ne l'imposait pas seulement aux simples fidèles, elle l'imposait tout pareille- ment à ses clercs et à ses moines. U est facile de s'en con- vaincre en lisant les diverses règles monastiques dont le texte est [)arvenu jusqu'à nous. Toutes font une très large part au travail et même au travail manuel ; elles vont

1. v.ôa/r, T'»/ A-OTTo/.'ôv, ri, 1, 2, 3. (Je document, qiioi(nic apo- cryphe, a une In-s grande auloritr. 11 date du second siècle au moins, et peul-i'-tre même de la fin du premier. C'est une sorte de calé- cliisme destiné à iHrc mis entre les mains des fidèles. X cause do son antiquité on peut le considérer comme contenant les sentiments des Apùtres sur tout ce qui pouvait intéresser les chrétiens de la primitive Eglise.

54 RÉGIME OU TRAVAIL

jusqu'à en imposer sept heures par jour. C'était un prin- cipe passé à l'état d'axiome dans les couvents que « la vie d'un bon religieux doit être toute de travail, de prière et d'obéissance ». Le Patriarche d'Assise n'a fait que résu- mer la tradition monacale lorsque dans son testament il a adressé cette recommandation à ses fils : « J'ai travaillé de « mes mains ; ma volonté est ferme sur ce point, je veux « que mes frères travaillent avec ardeur à un labeur (( honnête. Ceux qui ne connaissent pas de métier en « apprendront un, non sans doute à cause du salaire qu'ils « en pourront recevoir, mais pour le bon exemple et pour « chasser l'oisiveté ^ »

Voilà ce que le christianisme a fait pour le travail. Il l'a trouvé avili et méprisé, il l'a honoré et réhabilité. Si les injustes préjugés d'autrefois sont tombés, c'est à l'Eglise qu'en revient le mérite ; à cette Eglise qui a toujours préco- nisé et glorifié le travail, qui n'a cessé d'entourer de respect les travailleurs et qui, au début du ni^ siècle, lorsque beau- coup de préventions existaient encore, n'a pas craint d'éle- ver au souverain pontificat, entre des patriciens comme Clément et Corneille, un Calixte qui avait été esclave de Carpophore et avait travaillé dans les mines de Sardaigne.

1. « Oa connaît, dit Monlalenibert dans ses Moines d'Occident, « les travaux variés et incessants qui remplissaient les journées des « moines. On les voit dans leurs grossiers vêtements noirs ou « liruns, le capuclion sur la tète, quelquefois le manteau de poil de « chèvre sur les épaules, occupés à défoncer le sol, à abattre des « arbres, à pêcher dans le Nil, à traire leurs chèvres, à recueillir « les dattes qui leur servent de nourriture, a tresser ces nattes sur « lesquelles ils devaient mourir... D'autres sont absorbés par la « lecture ou la méditation des saintes Ecritures. »

Sur cette question on lira avec intérêt et fruit le livre solide- ment documenté de l'abbé Sadatieb : UEglise et le travail manuel^ n-i2. Lethielleux, Pg^ris.

CHAPITRE II

DU CONTRAT DE TRAVAIL

I. Existence d'un contrat de travail.

Il existe un véritable contrat de trarail. Il n'est pas injourd'hui de ville, même de peu d'importance, l'on III' puisse, à certaines heures de la journée, voir à la porte d'une usine ou d'une fabrique se presser en habit d'atelier un nombre parfois considérable d'ouvriers. Lorsque le moment de la rentrée arrive, ils vont reprendre la place qu'ils occupaient la veille ou le matin, retrouver les outils et le métier momentanément quittés et se remettre à une besogne (piin'a été interrompue ({ue pour leur i)crmct(re de l)rendre le repos et la nourriture dont ils ont besoin.

Fendant un nombre d'heures déterminé ils travaillent sur une matière première qui leur est fournie par le patron, ils la transforment en produit, et ce produit est ensuite jeté sur le marché et livré à la consommation. Sorti île leurs mains et fruit de leurs sueurs, il devrait leur ai)[)artenir en partie. Ils y ont incorporé f|uelque chose d'eux-mêmes, il est hnbibé de leur activité et de leur labeur, ils ont sur lui

5 H uÉr.iME nu travail

des droits incontestables. Et cependant ce n'est pas eux qui le Amendent ; pas eux non plus qui, après qu'il a été vendu, en touchent le prix. Ce prix est perçu tout entier par le patron ou l'entrepreneur, à la suite d'arrangements sur- venus entre lui et ses ouvriers.

En vertu de ces arrangements il leur paie, tous les huit ou tous les quinze jours, un salaire fixe qui a été débattu entre eux et lui. En retour, ils lui cèdent tous leurs droits sur l'objet manufacturé qui devient sa chose exclusive. Ces stipulations constituent un véritable contrat, un contrat à caractère essentiellement commulatif et créant de part et d'autre des obligations de stricte justice.

Ce qui se passe dans l'industrie se passe dans l'agricul- ture, dans le commerce, partout des hommes mettent leur force de travail au service d'autres homme moyennant un salaire.

Ce contrat entre patrons et ouvriers rentre dans la catégorie générale des contrats il forfait. Entre employeurs et employés il y a une véritable convention. Cette conven- tion n'est pas toujours également explicite et toujours éga- lement entourée de formalités légales, mais elle existe tou- jours réellement. Nous verrons plus loin qu'on ne s'entend pas quand il faut préciser la nature dernière d'une pareille convention ; on peut pourtant dire qu'elle se ramène, en dernière analyse, à ce qu'on appelle, dans la langue du droit, un contrat à forfait ; c'est-à-dire, un contrat par lequel l'ouvrier s'engage à fournir tel ouvrage ou telle somme de travail pour un prix déterminé que le patron s'oblige à lui payer par jour, par semaine, par mois ou par an. Moyennant le versement de la somme stipulée, si cette somme est l'équivalent équitable du service rendu, le pa-

nu CONTRAT riR TRAVAIL 57

tron devient propriétaire de tous les fruits du travail qu'il a rétribue.

3* Ce contrat de travail, comme tous les contrats, pour être valide a besoin de réunir certaines conditions, dont la première est le libre consentement des contractants. Il est absolument requis qu'ils agissent en dehors non seule- ment de toute violence physique, mais même de toute nécessité morale, en connaissance suffisante de cause et avec le droit de s'imposer les obligations qu'ils acceptent.

a Ne serait pas valide par conséquent le contrat, si l'ouvrier acceptait un salaire inférieur à la valeur du ser- vice rendu, parce qu'il a absolument besoin de vivre, qu'il ne trouve pas de rémunération plus élevée et qu'il préfère travailler au rabais que de ne pas travailler du tout. « Si « contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un « mal plus grand, l'ouvrier accepte des conditions dures, (( que d'ailleurs il ne lui serait pas loisible de refuser, parce « qu'elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui « fait l'offre du travail, c'est subir une violence contre a laquelle la justice proteste '. »

On ne peut [iasdire qu'une pareille convention a été faite avec une liberté suffisante ; elle est donc nulle, et le patron, sans conscience comme sans entrailles, qui n'a pas rougi d'exploiter la misi'Te de l'ouvrier obligé de vendre son la- beur pour une bouchée de pain, ne peut se retrancher derrière le consentement d'un malheureux réduit aux abois {'{ [irélcndre qu'il a satisfait à ce que la justice exige de lui (|uand il a intégralement payé le salaiie promis.

Ce serait une honteuse exploitation des besoins du

1. LKO.t XllI ; Encyclifiuc, /ïî(î>*M?H novaruw.

58

lU'C.lMR nu TRAVAIL

pauvre et une criante iniquité. Troj} souvent le travailleur n'a pas le moyen de sauvegarder ses droits ; isolé, il se trouve, par rapport à l'entrepreneur, dans un état de réelle infériorité, et, sous peine de rester inembauché, il doit accepter les conditions qu'on lui propose. En les subissant, il est victime d'une véritable violence morale.

b) Ne serait pas valide non plus, toujours pour défaut de liberté, le contrat dans lequel le patron profiterait non plus du besoin, mais de l'ignorance de l'ouvrier pour lui faire accepter un salaire n'atteignant pas le taux normal. Cette acceptation se trouverait viciée dans son principe. Il ne faut pas oublier, en effet, que la formule de la justice commutative : Volenti non fit injuria, suppose que la volonté se détermine conformément aux données de l'in- telligence. Tromper celle-ci ou lui voiler une partie de la vérité, c'est abuser de la faiblesse d'autrui et se rendre coupable d'une fraude qui rend nul tout acte se basant sur elle.

c) Ne serait pas valide, enfin, le contrat même fait avec entière connaissance de cause et plein consentement, si l'ouvrier se contentait d'un salaire qui n'est pas en rapport avec le service rendu. Il n'en a pas le droit. Il a le devoir de subvenir à ses bivsoius et aux besoins de sa famille, il ne le peut que par son travail, il n'est pas maître d'user à sa guise de ce travail et d'en abandonner une partie ù son patron.

Léon XIII met admirablement en relief ce côté du travail, trop oublié des économistes, c'est-à-dire son caractère de nécessité : « Travailler c'est exercer son activité dans le « but de se procurer ce qui est requis pour les divers be- « soins de la vie, mais surtout pour l'entretien de la vie « elle-même : tu mangeras t07i pain à la sueur de ton front.

DU COMRAT DE TRAVAIL àO

« C'est pourquoi le travail a reçu de la nature comme une « double empreinte : il est personnel, parce que la force « est inhérente à lapersonne^ et qu'elle est la propriété de « celui qui l'exerce et qui Ta reçue pour son utilité ; il est « nécessav'e parce que l'homme a besoin du fruit de son « travail pour conserver son existence et qu'il doit la con- « server pour obéir aux ordres irréfragables de la nature. « Or, si l'on ne regarde le travail que par le coté il est « personnel, nul doute qu'il ne soit au pouvoir de lou- « vrier de restreindre à son gré le taux de son sa- « laire...

« Mais il en va tout autrement si au caractère de per- « sonnalité on joint celui de nécessité, dont la pensée peut « bien faire abstraction, mais quil n'en est pas séparable en « réalité. Et, en effet, conserver l'existence est un devoir « imposé à tous les hommes et auquel ils ne peuvent se « soustraire sans crime. J)e ce devoir découle nécessaire- « ment le droit de se procurer les choses nécessaires à la « subsistance et que le pauvre ne se procure que moyen- « nant le salaire de son travail. Que le patron et l'ouvrier « fassentdonc tant et dételles conventions qu'il leur plaira, « qu'ils tombent d'accord notamment sur le chiffre du « salaire ; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi « de justice naturelle, plus élevée et plus ancienne, à sa- « voir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire « subsister l'ouvrier sobre et honnête' ».

Les divers cas de nullité dont nous venons de parler ont été admis et sont consacrés dans un projet de loi sur le contrat de travail, dont le gouvernement français a pris l'iniliative. Il est dil dans ce i)rojet : « Doit être considérée

1. Encyclique, Rerum novarura.

60

REGIME DU TllAVAIL

« comme illicite toute clause du contrat de travail par la- ce quelle l'une des parties a abusé du besoin, de la légèreté « ou de l'inexpérience de l'autre pour lui imposer des con- « ditions en désaccord flagrant, soit avec les conditions « habituelles de la profession, soit avec la valeur et l'im- « portance des services engagés '». Ces paroles se rap- prochent singuhèrement de celles de Léon XIII. Pape et ministre condamnent, avec une égale vigueur, des procé- dés pour lesquels jusqu'ici la loi a fait preuve d'une déplo- rable et inexplicable indulgence.

II. Objet du contrat de travail.

Si tout le monde est d'accord pour admettre l'existence d'un véritable contrat entre patron et ouvrier, on cesse de s'entendre quand il s'agit de spécifier l'objet de ce contrat. Sur quoi porte exactement le contrat ? Qu'est-ce, au juste, que cède l'ouvrier et qu'acquiert le patron ? Quelle est bien •la matière précise de la convention ? Là-dessus les opinions les plus diverses ont été émises, nous énumérerons les principales.

1. Projet Doumergue, titre I, art. 11. Si ce projet est A-oté, une modification profonde aura été, par là, apportée à notre législation ouvrière et l'on pourrait même dire à l'esprit qui a présidé à la con- fection de notre Code civil. Tout majeur était jusqu'ici réputé à l'abri du besoin, de la légèreté ou de l'inexpérience. 11 n'était pas autorisé à les invoquer pour demander la résiliation d'un contrat qui lui était préjudiciable. La loi ne les admettait pas. De même, il importait peu qu'un salaire fût inférieur au salaire normal. Dès qu'il était accepté par l'ouvrier, c'était suffisant. Pourvu qu'il y eut accord des volontés, le contrat devait être regardé comme légitime et valide.

DU CONTOAT DE TRAVAIL

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I. Exposé des opinions. Les uns prétendent que l'objet du contrat de travail c'est Vourrier lui-même. L'ouvrier, disent-ils, engage sa personnalité et sa dignité d'homme. Il ne met pas seulement au service du patron ses bras et sa force physique ; il s'y met tout entier et c'est sa propre personne qu'il emploie à ce service. Pour le patron, il s'astreint à une foule de privations et de souffrances. ^11 sacrifie son temps qu'il pourrait employer au développe- ment de son intelligence et aux soins de sa famille, il sacri- fie ses affections les plus chères, il use ses forces et sa santé. C'est une survivance de l'esclavage et de la traite l'homme était assimilé à une marchandise et vendu comme tel.

D'autres veulent que l'objet immédiat du contrat de travail soit, non pas l'ouvrier lui-même, mais son acliritê, sa force de Irarail ; ce que Karl Marx appelle YArheist- kraft '. La personne du travailleur ne serait qu'indirec- tement et médiatement la matière de la convention.

i. « Ce que vend l'ouvrier, ce n'est pas directement son travail, « mais sa force de travail, qu'il met temporairement à la disposL- « tion du capitaliste... Un des plus anciens économistes et des plii- « losophes les plus originaux de l'Angleterre, Thomas Hobbes, dans « son Lériathnn, avait déjà d'instinct touciié ce point ([ui a « échappé à tous ses successeurs. Il a^ait dit : La valeur d'un * homme est, comme pour toutes les autres choses sou prix, c'est- « à-dire ce que l'on donnerait pour l'usa^'C de sa force. » Kari, Marx, Salaire, Prix, Profits, p. 59. « Ce que vend celui qui a besoin de travailler pour vivre et qui na ptis les moyens de travailler, à celui ([ui possède C3S moyens, ' ost seulement le travail à l'élat de puissance, ce sont les fa- X cultes musculaires ou intellccluolles à mettre eu action |)Our pro- « duire des choses utiles. En effet, d iinf juirt, avant la mise en « action de ces facultés, le travail n'existe pas et ne peut par cou- « séquent être vendu ; or, le contrat est passé entre acheteur et

(32 lîKOlME DU TUAVVIL

La distinction est singulièrement subtile, et il est bien difficile d'admettre qu'on peut louer ractivité, la puissance de production, la vigueur musculaire ou intellectuelle de quelqu'un sans, par le fait même, louer ce quelqu'un lui- même. Il n'est pas plus possible, en effet, de séparer réelle- ment la force travail d'un homme du sujet qui la possède, qu'il n'est possible de séparer la pression de la vapeur du moteur qui la produit. Ils se confondent pratiquement. C'est ce qui faisait dire à Decurtins : « Ce n'est pas une « certaine quantité de travail qui est la matière d'un tel « contrat, mais Yactivité même de l'ouvrier, par conséquent « sa perso?ine K »

3" D'autres pensent que l'on doit chercher la matière du contrat non dans l'activité humaine proprement dite, mais dans Vexercice de cette activité, c'est-à-dire dans l'acte producteur ou trarail. Le travail est un effort plus ou

•< vendeur avant tonte action et a ponr origine, de la part du ven- « deur, riinpossibilité il se trouve de faire entrer lui-même en « mouvement sa faculté de travail. D'auti-e part, dès que Taction « commence, dès que le travail se manifeste, il ne peut être la « propriété du travailleur, car il ne consiste que dans l'incorpora- « tion d'une chose que le travailleur vient d'aliéner, de la puis- « sance de travail, à des choses qui ne sont pas à lui, aux moyenê « de production.

« En définitive, quand le travail n'existe pas, le travailleur ne « peut vendre ce qu'il ne possède pas et ce qu'il n'a pas les moyens « de réaliser; quand le travail existe, il ne peut être vendu par le « travailleur à ([ui il n'appartient pas. La seule chose que le tra- « vailleur peut vendre, c'est sa force de travail, force se distinguant « de sa fonction, le travail, comme le pouvoir de marcher se dis- « tingue de la marche, comme une machine quelconque se dis- « tingue de ses opérations. » Gabriel Devii.le, Pvinrijies socialistes, p. 17.

1. Decurtins, Discours sur une législation internaiionttle en fa- veur des ouvriers.

i)U CONThAt DE inAVAlL G3

moins pénible en vue d'un résultat utile. C'est cet effort fécond qui constituerait Tobjet de la convention interve- nant entre patron et ouvrier.

D'autres estiment que ce n'est pas encore le véri- table objet du contrat qui nous occupe. L'exercice de l'ac- tivité humaine, d'après eux, n'est pas plus cet objet que ne l'est l'activité humaine elle-même. Ce qui le constitue réel- lement, c'est VefJ^el utile de la force musculaire ou intellec- tuelle, le fniit de l'effort du travailleur. C'est bien, si l'on veut, le travail, mais non plus le travail en quelque sorte vivant et agissant, dont parlent les partisans de l'opinion précédente, c'est le travail matérialisé dans un produit et complètement séparé du travailleur.

Le travail peut être considéré à deux instants différents : d'abord, au mouKMit il est fait, c'est un acte ; ensuite, lorsque il a été fait et a imbibé telle ou telle matière pre- mière ; il se trouve alors transformé en utilité économique. Le travail au moment oii il se fait ne se distingue pas pra- tiquement du travailleur. Il se confond avec son activité, comme celle-ci se confond avec sa personnalité. C'est pour- quoi l'on dit, avec raison, que le travail est une continua- tion de la [jcrsonnalité humaine.

Le travail, au contraire, ([uand il a été incorporé, « cris- tallisé », pour employer l'expression de Karl Marx, par exemple, dans une pièce d'iHoffe, se distingue essentielle- ment de la personne du tisseur, il fait partie du tissu et peut alors, mais alors seulement, légitimement servir de matière à une transaction et à un contrat.

"l" n'atilrcr». enfin, n'admeltajd pas cette distinction, pour- tant très fondée en raison, entre le travail viviint et le Ira-

64 RÉGIME DU TRAVAIL

vail mort, et, voyant dans tout travail quelque chose d'inséparable de la personnalité de l'ouvrier, estiment que, pas plus que cette personnalité, le travail, même matérialisé dans un produit, ne peut être l'objet licite d'une conven- tion. Pour eux, le travailleur ne vend ni sa force produc- tive ni l'effet utile de cette force, il ne cède pas ce qu'il a mis de lui-même dans le produit, il abandonne, moyen- nant une somme déterminée, la part qui lui revient sur la rente de ce produit.

Le capital et le travail jouent chacun un rôle dans toute production d'ordre économique, ce rôle est plus ou moins considérable suivant la nature du produit et aussi suivant les circonstances. En conséquence, le capital et le travail ont l'un et l'autre des droits sur l'utilité à la confection de laquelle ils ont coopéré, ces droits sont en rapport avec la part prise à la production. L'ouvrier et le patron sont comme des copropriétaires ; au moment de la vente, ils de- vraient se partager le prix du produit. L'ouvrier n'ayant généralement aucune réserve, ne peut attendre, pour tou- cher ce qui lui revient, l'instant la marchandise sera écoulée. Pour faire face à ses besoins journaliers, il vend, à l'avance, sa part au patron qui la lui paie sous forme de sa- laire quotidien.

II. Appréciation des opinions. Les trois premières api- nions doivent cire rejetées. a) La personne de Voiivrier ne petit être matière dans ce contrat. Le droit antique reconnaissait un certain nombre de res sacrx qui ne pou- vaient, en aucun cas ni pour aucune raison, être vendues ou louées. Si quelque chose mérite d'être classé parmi ces « choses sacrées », c'est bien la personnalité humaine. Il n'y a rien sur la terre de plus respectable, de plus grand et

DU COM'HAT [»K TRAVAIL G5

tic plus saint. L'homme ne saurait être vendu comme une marchandise ou loué comme une Lète de somme. Il ne peut être matière de contrat que dans deux cas : dans le mariage et l'adoption '. Il n'est donc pas matière dans le contrat de travail.

On ne saurait, par conséquent, trop s'élever contre la monstrueuse conception qui tend à assimiler l'ouvrier à

1. Qu'on ne dise pas que l'esclavage a légalement exist(5, pendant (lo longs siècles, dans pres(|ue tous les pays et que l'esclavage com- jiortait, pour le maître, le droit aljsolu de disposer de ses esclaves : il pouvait les vendre, les donner, les léguer, même les mettre à iiiurt. Qu'on ne dise pas surtout que cet état de choses a été .ucepté et sanctionné par l'Eglise. L'Eglise a subi l'esclavage qu'elle a trouvé établi à son apparition ; elle ne l'a jamais approuvé et à plus forte raison encouragé. 11 ne lui était pas possible de le sup- liiimer en (juelques années; elle n'était pas assez puissante et I- été, d'ailleurs, jeter une profonde perturbation dans le monde. i.îi société antique reposait sur l'esclavage ; abolir celui-ci sans Iransition, sans préparation, sans organisation nouvelle préalable, (était déchaîner la plus terrible des révolutions et accumuler il l'pouvanlables ruines. Troj) sage [lour rien précipiter, l'Eglise s'est (il'orcée d'adoucir l'esclavage, de le transformer en attendant qu'elle |iùt le proscrire sans danger social. Pour quiconque est de bonne fui, sa conduite apparaît souverainement prudente. Elle n'a jamais ilissimulé sa réprobation contre une institution qu'on ne saurait trop flétrir.

Les formes absolues de l'esclavage que l'antiquité pa'ienne avait instituées, que l'islamisme a perpétuées et que des peuples chré- tiens, du XYi^^ siècle à nos jours, n'ont |)as craint d'emprunter à ces sources impures, sont une violation manifeste du droit naturel. La personne dr- j'hominc a des droits inaliénables. L'assimilation d'un homme à une chose est un monstrucu.K dénieiili donné à la nature et à Dieu. .Mettre un homme dans un tel état de dépendance que ses droits il'époux, ses droits de père, l'honneur de sa femme ou de sa fille, sa conscience même et enfin sa vie ne lui appartiennent plus ; que toutes ces choses inviolables soient à la merci d'un ca- price du maître; qu'on puisse tout lui commander, même le crime; tout lui ùtcr, même sa famille, cela s'est vu longtemps et ])artout; mais nulle [lart et jamais ce n'a i)u ('Ire autre chose qu'un attentat, le plus odieux de tous, ù la morale éternelle.

60

REGIME DU TRAVAIL

une machine et l'on est en droit de regarder comme une sorte de blasplième ces lignes tombées de la plume d'un des maîtres de l'Ecole libérale : « Au point de vue écono- « mique, les travailleurs doivent être regardés comme de « véritables machines qui fournissent une certaine quantité « de forces productives et qui exigent en retour certains frais « d'entretien et de renouvellement, pour pouvoir fonction- « ner d'une manière régulière et continue ' ».

h)Uactirité de V homme, sa force productrice, son Ar- heislkraft ne saurait davantage être la matière du contrat de travail, car cette activité est une partie de l'homme même. Il ne peut pas la vendre ou la louer sans, par le fait même, vendre ou louer sa propre personne. Son activité se confond et ne fait qu'un avec lui. L'une ne s'aliène pas sans l'autre. Il est inutile donc d'insister pour faire com- prendre combien fausse et même monstrueuse est cette pa- role d'Yves Guyot : « On vend son travail comme l'épicier « vend son sel, son café ou son sucre ; comme le boulan- « langer vend son pain ; comme le boucher vend sa « viande - ».

c) La mise en exercice de l'activité humaine, c'est-à-dire Yacte de travail, semble, pour le même motif que l'acti- vité, devoir être écartée, quand on cherche la matière du contrat de travail. Le travail ne se distingue pas essen- tiellement de la puissance qui le produit, et l'on doit re- garder comme vrai le mot cité plus haut : le travail est une continuation de la personne humaine.

Les deux dernières opinions peuvent toutes deux être admises. Dès que les opinions précédentes paraissent inac-

1. De Molinari, Cours <T économie politique, p. 203.

2. La Tyrannie socialiste, p. 44.

nu coMn.vT dk travail 07

reptables, il faut s'attacher à une de celles qui restent et ("est entre les deux dernières qu'on est contraint de choi- sir. Ces deux dernières ne sont pas contradictoires ; une -impie nuance les sépare, comme il est aisé de s'en cou- \ aincre pour peu qu'on consente à les approfondir. Si elles ne vont pas jusqu'à se confondre, elles ne s'excluent pas et nous pensons qu'on peut sans inconvénient adopter l'une ou Tautre indistinctement.

La cinquième, qui fait de la pari an produil la matière 'lu contrat, est celle qui sourit davantage à bon nombre de ( .itholiques, s'occupant de la question sociale. Elle a pour l'Ile tous les Démocrates chrétiens. Mieux qu'aucune autre Ile sauvegarde la dignité de l'ouvrier. Elle peut invoquer III sa faveur des arguments sérieux, et il ne lui est pas dif- iiiile de répondre aux quelques objections formulées contre elle.

La quatrième, celle qui voit dans le fruit du travail le véritable objet du contrat, peut aussi fort bien se défendre ; elle ne manque pas de partisans de valeur. Elle ])araît plus simple, plus pratique, plus conforme à la conception cou- rante.

ni. I)llFl';itP..\C:B ESSEMTIELLE, EN RAISON DE l'oBJET, ENTRE LE CONTRAT DE TRAVAfL ET TOUS LES AUTRES CONTRATS. Quoiqu'il en

soit, il faut reconuiiiire que le contrat de travail, par son objet, diffère esscnliellement de tout autre contrat. On ne peut mettre la main-d'œuvre sur le même pied qu'une marcbandise ordinaire. Celle-ci n'est qu'une chose maté- rielle et extérieure, tandis que la niaiu-d'd'uvre est une o|iéralion vitale, procédant de l'homme et mettant, au moins indirectement, les fondes d'un homme au service d'un autre homme. Ce n'est pas une chose qui est en jeu, c'est une

{]i\ RÉGIME DU TRAVAIL

personne ^ . Dans l'appréciation du travail on ne saurait sé- parer le produit du producteur et quand il s'agira d'esti- mer équitableinent le premier, il faudra tenir compte de la nature et des besoins du second.

Cependant l'objet du contrat de travail, quoique différant essentiellement de l'objet de tout autre contrat, n'arrive pas à échapper complètement aux lois qui président à l'ap- préciation des marchandises ordinaires. Car, malgré leurs différences fondamentales, on ne peut pas nier qu'il n'y ait des similitudes entre le travail offert sur le marché et les marchandises ordinaires qui y sont apportées.

Le cardinal Zigliara, chargé par la Curie romaine de ré- pondre, en août 1891, à une consultation du cardinal ar- chevêque de Malines, le reconnaissait expressément. « Le (( travail d'un ouvrier, écrivait-il est considéré comme une « sorte de marchandise, et le salaire ou récompense comme « une sorte de prix. Et ce n'est pas à tort qu'il en est ainsi ; (( car, bien que le travail de l'ouvrier soit quelque chose de « plus noble qu'une marchandise, il garde cependant tout « le caractère d'une marchandise par le côté celle-ci est « l'objet d'un prix ».

1. « La main-d'œuvre ne peut être assimilée à une marchandise. « Nous ne nions pas qu'en fait le travailleur humain ne subisse la « loi du marché et n'y soit soumis aux mêmes variations de cotes « que le cours des colons ou des charbons. Nous disons seulement « que cela, loin d'être naturel, est contre nature II y a une réac- « tion de plus en plus marquée contre cet état de choses, réaction « dans laquelle les ouvriers, soutenus par l'opinion publique et par « la loi, demandent à être traités non comme des choses, mais « comme des hommes, à recevoir non pas le prix que le cours du « marché fixe pour un ballot, mais la part que la justice attribue « à un collaborateur, à un associé dans l'œuvre sociale. Ils de- « mandent aux autres copartageants, en particulier au patron (|ui « les touche de plus près, de se serrer un peu pour leur faire « place... » Cu. Gide, J^rincipes d'économie politique, p. 472,

DU CONTRAT DE TRAVAIL

09

C'est bien, en effet, de cette manière que, dans la pra- tique, on considère Je travail ; mais nous ne pensons pas qu'on puisse légitimement du fait conclure au droit. C'est pourquoi, malgré notre estime pour un auteur dont les idées sociales se rapprochent souvent des nôtres, nous ne pouvons que désapprouver des lignes du genre de celles qui suivent : « On Fa dit, il y a longtemps, l'ouvrier en « tant qu'il est employé, dans l'atelier, à Tœuvre de la pro- « duction, ne peut être considéré que comme un outil de « chair et de sang, catalogué à la suite des outils d'acier, (' dont il est le prolongement, et chaque jour des inventions « nouvelles attestent que, au point de vue de la production « industrielle, il y a similitude de nature entre le travail de « l'homme et les mouvements d'une barre d'acier, puisque a l'un est avantageusement remplacé par l'autre... »

« A quelque point de vue que l'on se place, le travail de « l'ouvrier apparaît comme une marchandise, et ce mot, « qui choque tant d'oreilles, est évidemment le seul qui ré- « ponde à la réalité des choses. Comme les autres choses, « le travail est susceptible de vente et d'achat, et le contrat « de travail peut être défini, sous réserve, d'une addition <r ultérieure, un contrat par lequel une personne appelée a employeur achète à une autre appelée employé, moyen- « nant un prix déterminé, l'effort musculaire et intellectuel « nécessaire pour l'accomplissement d'une tâche précise et « nettement déterminée '.»

III. Nature de ce contrat.

I. Exposé des oimmons. Sur ce point régnent les mêmes controverses que sur le point précédent. Autrefois tout le

1. l'aul BcnEAC, Le (Contrat de Travail, pp. lon, 111.

70 RKOIME DU TRAVAIL

monde voyait dans le contrat de travail un contrat d'échnn[/e, aujourd'hui beaucoup veulent y voir non un contrat purement commutatif, mais un contrat de société. Les opinions émises sur cette question peuvent être rame- nées à quatre.

D'après certains, le contrat de travail est im co?itrat de louage : c'est-à-dire un contrat par lequel une personne (le bailleur) s'engage à mettre, pendant un certain temps, sa chose ou son activité au service d'une autre personne (le preneur), moyennant un certain prix (le loyer, le fer- mage, le salaire), que celle-ci s'oblige de lui payer. En l'es- pèce le domestique et l'ouvrier mettent leur personne et leur activité, pour une durée déterminée, au service d'un maitre ou d'un patron qui, en retour, leur donne une somme dont le chiffre a été arrêté d'un commun accord.

Le Droit romain nommait cette convention locatio-con- ductio, le Droit canon s'est servi du même terme, notre Gode civil l'appelle contrat de louage d'ouvrage ^ Aucun de ces trois Droits ne la considère autrement que comme très licite. Ils ne semblent, ni l'un ni l'autre, voir de sé- rieux inconvénients à ce que l'homme soit considéré comme l'objet propre de cette location. Aux termes de l'article 1779 du Code civil : « il y a trois espèces principales de louage « d'ouvrage et d'industrie : le louage des gens de travail « qui s'engagent au service de quelqu'un... »

On ne peut pas disconvenir que cette opinion ne soit la plus courante, elle a trouvé son expression dans le langage usuel ; on dit à tout instant en parlant d'un domestique :

1. « Le louage d'ouvrage est un contrat par lequel l'une des par- ties s'engage à faire quelque chose pour l'autre, moyennant un prix convenu entre elles. » Gode civil, art. 1710.

DU CONTRAT I>K TRAVAIL 71

il vient de se louer, il veut se louer. Pourtant elle donne lieu à de très graves objections et ne mérite pas la vogue qu'elle possède. Elle ne tient pas assez compte de la nature spéciale de l'homme. Elle assimile, de fait, l'ouvrier aux autres instruments de production et pourtant l'ouvrier est séparé d'eux par un abîme. Il est un être essentiellement intelligent et libre ; en recevant de Dieu la raison, il a reçu une incomparable dignité (jui lui interdit de faire de son corj)S, aussi bien que de son àme, l'objet d'un vulgaire marché.

Cette conception du contrat de travail s'harmonise mal avec l'idée que l'on doit se faire de la personnalité hu- maine et le respect, qu'en toutes choses, il faut lui garder.

2'' D'après d'autres, le contrat de travail est 7in contrat de vente. Le contrat de vente est une convention par la- quelle (juelqu'un s'oblige à livrer une chose et à en trans- mettre la propriété à un autre qui, de son côté, s'engage à la payer. L'ouvrier ne saurait transmettre à un autre la pro- priété ni de sa personne ni de son activité; par conséquent, ce n'est ni la personne du travailleur ni son activité qui sont la matière de cette vente.

L'ouvrier vend : suivant les uns, son travail, c'est-à-dire l'exercice de son activité, pendant un temps déterminé ; suivant d'autres, ce qu'il a mis de lui-même, efforts, adresse, fatigue, intelligence, etc., dans l'objet qu'il a pro- duit ; suivant d'autres, enfin, la part ([ui lui revient sur la vente d'une marchandise à la production do Lupiellc il a cooi)éré, et qui, par le fait même, est devenue en partie sa chose.

Pour les raisons déjà ex|tosées, il est difficile d'admettre que l'ouvrier puisse vendre son travail ; car, comme le dit

72 RÉGIME DU TRAVAIL

M. Funck-Brentano, « si l'homme n'est pas une marchan- « dise, son travail, qui n'est autre chose que lui-même, ne « saurait en être une ' ». Mais nous ne Aboyons pas quel motif sérieux on pourrait invoquer pour repousser, comme condamnables, les théories de la vente du fruit du travail et de la vente de la part légitime de profit.

D'après d'autres, le contrat de travail est un des con- trats appelés innommés par le Droit romain - : le contrat do ut facias, si on le considère du côté de l'entrepreneur; le contrat facio ut des, si on le regarde du côté de l'ouvrier. Cette conception du contrat de travail se rencontre dans un grand nombre de théologiens catholiques. Bien expliquée et mise à point, elle peut être, à la rigueur, acceptée. Elle offre, pourtant, l'inconvénient de ne pas préciser assez ce qui constitue, d'après elle, la vraie matière de l'échange qui se fait entre employeur et employé. Et même si l'on prenait les termes facio ut des, do ut facias dans leur sens naturel et ordinaire, il semblerait bien que c'est le travail propre- ment dit qui est le véritable objet de la transaction dans l'esprit des partisans de l'opinion qui nous occupe.

D'après une dernière opinion, le contrat de travail

i. Notivelle Revue, juillet 1892.

2. Dans le Droit romain les contrats se divisaient en norjime's et innommés. Il y avait, en effet, des contrats qui portaient un nom propre et caractéristique {proprium, nomen) et auxquels étaient attachées des actions spéciales. Ils étaient au nombre de dix, d'abord : le mutuum, le commodat, le dépôt, le gage, la stipula- tion, le contrat littéral, la vente, le louage, la société et le mandat. On y ajouta iilus tard l'emphytéose. A côté de ces contrats, il y en avait d'autres qui n'avaient pas de nom particulier et qui ne don- naient pas naissance à une action spéciale, mais qui étaient pro- tégés par l'action générale qu'on appelait prœscriptis verbis.

nu CONTP.AT DE TRAVAIL / .1

' x/ ?m contrat de société, c'est-à-dire un contrat par lequel le patron et les ouvriers placés sur un pied parfait d'éga- lilé et traitant, en quelque sorte, de puissance à puissance, mettent en commun, l'un ses capitaux et son expérience, les autres leur force de travail, et cela en vue de la production irutilités économiques qui seront leur propriété commune, r[ dont le prix devra être partagé au prorata de la part jirise par chacun à la production. C'est plus que l'union pa- ( ifique et féconde, c'est l'association, au sens juridique du jiiot, du capital et du travail.

Les théories précédentes ont ceci de commun, c'est qu'elles font toutes trois du contrat de travail un contrat ommutatif. Elles ont été seules admises jusque vers la fin (lu dernier siècle ; aujourd'hui, elles sont fortement battues (jii brèche par la théorie nouvelle à laquelle vont toutes les laveurs du monde socialiste et même les sympathies d'une ji.irtie notable de l'école catholique : la fraction des Démo-

I rates chrétiens.

a) Les Socialistes regardent l'association entre ouvriers ;'l patrons d'abord, entre ouvriers seuls ensuite, comme la dernière étape par laquelle doit passer, sous l'influence de

II force irrésistible de l'évolution qui remi)orlc, le monde I rononiique, avant d'arriver à ce régime idéal et définitif du ( oileclivisme intégral, qui est appelé à faire disparaître iDute injuslice cl à ramener enfin sur la terre les jours heu- reux du bon Saturne. Au début, a existé l'esclavage; puis est venu le servage, nous vivons maintenant sous le sala- riat. Il a fait son temps, il meurt de ses excès, sa dispari- lion est imminente. L'as.socialion vii le remplacer. Elle sera balayée à son tour, l'dlc marquera seulement un point d'arrêt dans l'éternelle marche en avant de l'humanité.

b) Les Démocrates chrétiens soutiennent, eux aussi, que

/4 REGIME DU TRAVAIL

l'association est le seul régime naturel et équitable qui puisse régler les rapports des patrons et des ouvriers. Ils ne la considèrent pas comme un simple moment d'arrêt dcA^ant précéder immédiatement le bouleA^ersement social, et la transformation économique attendus ; ils y voient une forme acceptable de relations entre travail et capital, en attendant que, par le groupement ouvrier, on puisse arriver à renverser les rôles et à faire salarier le capital par le travail. Ils acceptent cette partie des « Thèses de Haid » ', comme ils acceptent les autres. Avec le baron de Vogelsang, le comte de Breda et le prince de Lœwenstein, qui les ont ré- digées, ils proclament que le contrat qui lie réciproquement le patron et l'ouvrier diffère essentiellement de tout autre contrat. « Il n'est pas, disent-ils, un contrat de vente ou « d'achat, parce que le travail, produit moral de l'activité « humame, ne peut pas être détaché de l'homme pour de- ce venir propriété d'autrui. Pour ce même motif il n'est pas « un bail... La morale chrétienne exige que le contrat entre

1. Au mois de juin 18S2 un certain nombre de sociologues chré- tiens appartenant à diverses nations se réunirent en une sorte de congrès intime, au château de Haid, en Bohême, sous la présidence du prince de Lœwestein. Ils étudièrent ensemble les grands et dé- licats problèmes sociaux qui constituent la question ouvrière. Ils essayèrent de tiouver des remèdes et arrêtèrent de concert les grandes lignes d'un programme de réformes à introduire dans les rapports du capital avec le travail. Ils se séparèrent sans avoir précisé leur pensée comme il eut été désirable. Ils chargèrent le baron de Vogelsang et le comte de Breda de mettre la dernière main à l'œuvre commune et de la couler en quelque sorte en une série de propositions qui ont été appelées depuis les Thèses de Haid. (Haider Tliesen). Le texte remanié et complété par Vogelsang et de Breda parut dans la 7^ et !a livraison de 1883 du Œslerrei- chische Monatsschrift de A'ienne. Ces thèses ont presque toutes été adoptées par la partie avancée de l'école sociale catholique. Une se rapporte tout spécialement au contrat de travail.

DU f'.ONTr.AT DE TRAVAIL 75

« patrons et ouvriers, jusqu'ici dépourvu de tout appui ju- « ridique, devienne un contrat de société dans le sens strict « du mot ' ».

Pour eux, un contrat de cette nature est l'unique lien conforme à la justice qui doive unir patrons et ouvriers. Ni la volonté libre des deux contractants ne pourrait intro- duire une autre forme d'union entre capital et travail, ni les circonstances extérieures ne pourraient légitimement faire prédominer l'un de ces facteurs et faire de l'autre un facteur subordonné. Travail et capital doivent être l'un par rapport à l'autre sur le pied de l'égalité^ et de l'indépen- dance les plus absolues, car la nature n'a subordonné ni le capital au travail, ni le travail au capital. Voilà ce qu'il faut que la loi se décide enfin à reconnaître et à sanc- tionner.

éi le contrat de travail est essentiellement un contrat de société, il faut admettre que dans l'ordre social actuel, c'est-à-dire tant que Tassoeiation parfaite avec toutes ses

1. Cf. 7e livraison, d883, des Œsterr. Monatsschrift. Vogelsang qui a rédigé ce passage, au lieu de contrat de société, parle de con- trat social. Ce terme a, entre autres inconvénients, l'inconvénient trt's grave de manquer de clarté. Les explications dont son auteur a essayé de l'accorapaguer sont loin de le préciser. Il est évident que l'expression de « contrat social » n'a pas, sous la plume du rédacteur des Jlaidcr Thesen, le même sens que sous celle de Jean-.Jacques Housseau. Vogelsang a voulu, en employant l'expres- sion contrat social et non celle de co7itrat de société, marquer (|ue ce contrat doit être distingué des contrats ordinaires de société dans lesquels les contractants mettent en commun seulement des choses, dans la vue de partager les bénéfices. Dans le contrat entre patrons et ouvriers ce ne sont pas des choses uni(iucmcnt qui sont mises en commun, ce sont l'intelligence, l'activité, les forces et les autres ressources personnelles qui sont unies en vue d'une produc- tion économiq\ie. 11 y a association vérilahlo entre des êtres lai- sonnahles ayant la même dignité et les mêmes droits. C'est co qu'il faut s'efforcer de faire reconaaitrc par la loi.

7G

R1:GIME du THAVAIL

conséquences n'existera pas, ce contrat de société se double d'un contrat de vente entre patrons et ouvriers. Après avoir été, par suite d'une première convention, l'as- socié de son patron pour la production, l'ouvrier, qui n'a pas d'avances et qui doit faire face à des besoins quotidiens, par une seconde convention vend à ce même patron la part qui lui revient dans les bénéfices communs, part que le pa- tron lui paie, au moins présentement, sous forme de salaire journalier.

II. Avantages du contrat de socuiTÉ. Cette conception du contrat de travail, qui a séduit non seulement une mul- titude de cœurs généreux, mais même nombre d'esprits sé- rieux, offre d'incontestables avantages. Elle sauvegarde mieux qu'aucune autre la dignité de l'ouvrier ; elle semble devoir supprimer l'antagonisme des classes ; elle paraît assurer une plus équitable répartition des bénéfices.

La théorie qui fait du contrat de travail un co7itrat de société sauvegarde inieux qriaucime autre la dignité de fourrier. Elle ne fait plus de l'ouvrier le serviteur, et par même l'inférieur du patron ou du maître ; elle en fait son associé et son égal. Ce sont deux hommes, ayant les mêmes droits, sinon les mêmes moyens, qui unissent librement leurs ressources et travaillent de concert à une même œuvre. Chacun d'eux a besoin du concours de l'autre, mais ne lui est en rien subordonné. Ainsi disparaît cette longue sujétion dans laquelle le travail a été jusqu'ici tenu par rapport au capital. Il n'y a plus ni employeurs ni employés, il n'y a que des collaborateurs égaux entre eux.

11 est inutile de faire remarquer que cette égalité parfaite et cette absence de subordination ne sont nullement récla-

DU CONTRAT DE TRAVAIF. / /

mées par la nature. Les hommes sont égaux en ce sens qu'ils ont une commune origine et une môme fin. Ils sont tous enfants de Dieu, membres de Jésus-Christ et héritiers du royaume céleste. Mais tous n'ont pas été dotés par le Créateur avec la même générosité. Les uns ont reçu beau- coup, les autres peu, et l'on ne peut pas dire que deux hommes aient été traités d'une façon absolument identique. Quand oa étudie l'humanité, ce qui frappe avant tout, c'est l'inégalité qui existe entre les sujets qui la composent. Cette inégalité a été voulue par la Providence.

« C'est Elle, en effet, qui a disposé parmi les hommes « des différences aussi multiples que profondes : différences « d'intelligence, de talent, d'habileté, de santé, de forces; « différences nécessaires, d'où naît spontanément l'inéga- a lité des conditions. Cette inégalité, d'ailleurs, tourne au « profit de tous, de la société comme des individus, car la a vie sociale requiert un organisme très varié et des fonc- « lions fort diverses, et ce qui porte précisément les « hommes à se partager ces fonctions, c'est surtout la diffé- « rcnce de leurs conditions respectives ' . «

La théorie (pti fait du, contrai de travail un contrat de société semble devoir supprimer t antagonisme des classes. Avec les autres systèmes, il y a presque nécessaire- ment opposition d'iutérèt et, par conséquent, rivalité entre patrons et ouvriers. Au lieu de se regarder comme des membres d'une même famille et de travailler de concert à atteindre le plus haut bien-être réalisable, ils se regardent comme des sortes d'ennemis-nés et chaque jour va creusant le fossé qui sépare les classes.

1. Léo.n XIII, Eiicyclifiuc, lîcrum novarum.

78 RKf.niR DU TRAVAIL

La préoccupation première et presqu'unique du patron est d'obtenir la plus grande quantité de travail pour le moindre salaire. 11 fait ce que font les acheteurs dans les marchés ordinaires, ils tendent à baisser les prix dans tonte la mesure du possible.

De son coté l'ouvrier clierche à arracher le salaire le plus élevé et à ne s'imposer que le minimum de peine. N'ayant aucun intérêt personnel à produire beaucoup et bien, puisqu'il est payé à la journée et non proportionnellement aux bénéfices , il n'apporle généralement que la somme d'efforts et d'attention nécessaires pour ne pas se faire ren- voyer. Il en arrive vite à mettre en pratique la théorie, si naturelle, du moins de peine possible. Il voit dans le patron un exploiteur qui s'enrichit de ses sueurs et qui lui vole le plus net de son travail. Ainsi, au lieu de cette societas herilis, qu'il faudrait par tous les moyens essayer de reconstituer, on a des hommes qui s'observent et se jalousent, quand ils ne vont pas jusqu'à se détester et se combattre.

Il semble que sous un régime de contrat de société ces mêmes liommes devraient former une vraie famille ouvrière et vivre dans une entente cordiale. Ce ne sont plus alors des adversaires, ce sont des associés. Entre eux il n'y a pas de rivalité, les intérêts sont communs. Ces hommes tra- vaillent ensemble à une même production et comme chacun a sa part dans les bénéfices, chacun est stimulé à produire en aussi grande quantité que ses forces le permettent. La surveillance patronale, toujours pesante à l'ouvrier, et souvent odieuse par le fait des contremaitres, n'a plus à s'exercer. Le contrôle est fait par tous et ainsi disparait une des causes les plus fréquentes de difficultés.

3" La théorie qui fait du contrai de travail un contrat

Dr COMBAT T»R THAVML 70

de société paraît assurer la plus équitable répartition des profits. Dans toute association formée dans le but de pro- duire des bénéfices, le partage de ceux-ci se fait au prorata de l'apport de cliaque sociétaire. Rien n'est plus conforme aux règles de la justice stricte, et l'on ne peut rien ima- giner qui sauvegarde mieux tous les droits.

Théoriquement ce système semble parfait, mais prati- quement il soulève de grandes difficultés d'application et ne ferme pas la porte aux abus.

m. InconvÉiMe.nts du contrat de société, a côté des sérieux et incontestables avantages qui viennent d'être énuraérés, le contrat de société offre de nombreux et graves inconvénients : iuconvénientspour le patron; inconvénients pour les ouvriers ; inconvénients pour la fixation de la part respective de chacun.

Le contrat de société gêne V uiitinlive du patron et soumet ses actes et sa comptabilité à un conivùle facile- ment intolérable. Le patron a besoin d'une grande liberté d'action. Dans l'intérêt môme de l'entreprise, il faut qu'il puisse saisir au passage des occasions qui ensuite )ie se re- présentent plus. La promptitude et la décision sont de grands facteurs de succès, aujourd'hui, dans les affaires. S'il a ses ouvriers comme associés le patron ne peut agir qu'avec leur consentement et, pour ainsi dire, avec leur délégation. Il est obligé de prendre leur avis et sur le mo- ment et sur les conditions de la vente des produits. Son initiative est singulièrement paralysée ; il n'a plus la direc- tion effective des affaires, il est tenu de faire approuver les mesures qu'il prend et les contrats qu'il [jasse, il cesse d'agir en son nom propre, il n'agit que comme mandataire de la société dont il fait partie.

80 UliciME bU TRAVAIL

Ce contrôle que ses ouvriers ont le droit d'exercer sur ses actes, ils ont pareillement le droit de Fexercer sur sa comptabilité qui est aussi la leur. A tout instant ils peuvent demander à voir ses livres, à vérifier ses opérations, à ins- pecter sa caisse et mille autres choses auxquelles un patron ne consentira jamais à se soumettre, car elles le placeraient dans une situation intolérable. Il serait à la merci de son personnel, et l'on ne peut imaginer de position plus dure que celle d'un homme qui est obligé de subir la surveillance et de faire les volontés d'une collectivité.

Le contrat de sociéié impose à V ouvrier des retards de paiement et Vexpose à des risques quil n''est pas en état de supporter. Si, entre le patron et l'ouvrier, existe un vrai contrat de société, l'ouvrier n'aura droit au paiement de son travail que lorsque le produit sera vendu, et supposé que la vente se fasse dans des conditions défavorables, il devra en supporter les conséquences et prendre sa part des pertes comme des profits. Il devra toujours attendre un temps plus ou moins long avant de rien toucher et souvent, en raison de la concurrence effrénée que se font les pro- ducteurs, après avoir attendu il ne percevra qu'une somme dérisoire. L'entreprise n'aura pas réussi, comme cela arrive fréquemment.

Il a des besoins quotidiens, il faut quil subvienne jour- nellement à ses charges personnelles et aux charges de sa famille. Pour cela il n'a que son travail. Il manque d'avances et ne dispose d'aucun crédit. Il ne peut donc attendre des mois et à plus forte raison des ans entiers pour toucher le fruit de son labeur. Il est nécessaire qu'il le touclie au fur et à mesure de la production.

Il ne peut pas davantage courir le risque de pertes, ses

DU CONTRAT DE TRAVAIL 81

moyens ne le lui permettent pas, ce serait la misère pour lui et les siens. Aussi, même parmi les ouvriers qui se plaignent davantage des injustices patronales et des abus (lu salariat, pas un ne réclame l'application rigoureuse de la théorie du contrat de société. Ils ont trop conscience des inconvénients qu'elle offrirait pour eux et de la situation intolérable qui leur serait faite. La forme actuelle de paie- ment, malgré toutes ses défectuosités, leur paraît plus avantageuse.

Si, pour parer à ces graves inconvénients, on recourt à un contrat de vente venant s'ajouter au contrat de société, de telle sorte que l'ouvrier, après avoir collaboré avec le pa- tron en qualité d'associé lui vende pour un salaire quotidien fixe et régulièrement payé, la part qui lui revient du pro- duit, on complique inutilement les choses et la stipulation se ramène en dernière analyse à une simple convention de vente. Elle rentre dans la catégorie des contrats commuta- tifs dont il a été précédemment question.

3" Le contrat de société rend bien difficile la fixation delà part respectire de chacim. Capital et travail doivent 8e partager le bénéfice et se le partager dans la mesure qu'ils ont prise à la production, mais on ne voit pas par quel moyen rationnel on [)ourra arriver à déterminer ce qui revient à l'un et à l'autre. « Le problème se pose onces « termes : étant donnés deux facteurs dont l'un est le tra- « vail manuel et l'autre le capital seul, qu'on fait coopénT «aune entreprise quelconque, quelle est théoriquement « la part qui doit revenir à chacun d'eux dans le i)roduit. «Voici Robinson rpii fournit un canot et un filet, Vendredi « qui ne fournit (juc ses bras. La journée finie, Vcndn'di « rapporte dix paniers de poissons. Combien doit-il en rô- ti

82 r.ÉOI-ME DU TRAVAIL

« venir à Robinson (le capital) ? Combien à Vendredi (le « travail) '^

« Nous considérons le problème comme insoluble, aussi « insoluble que celui posé ironiquement par Stuart Mill « quand il dit : Etant données les deux lames d'une paire « de ciseaux employées à couper une étoffe, quelle est celle « des deux qui a droit à la plus grosse part ? ^ »

Ainsi renaissent, par suitedu contrat même de société, la plupart des difficultés ciue l'on a voulu supprimer en don- nant cette forme de convention aux rapports entre patrons et ouvriers. Avec elle, l'entente ne sera guère plus facile, quand il faudra arriver à des conclusions pratiques, qu'avec le contrat de vente. Il y aura à débattre et à discu- ter ; chacun des deux facteurs prétendra que, par les ser- vices qu'il a rendus, il a droit à une part plus considérable, et au lieu de l'union rêvée et de la concorde attendue, on aura les rivalités, les antagonismes, les luttes d'intérêt dont souffre notre société.

Des tentatives ont pourtant été faites en Angleterre depuis l'établissement de Trades Unions et des résultais ont été obtenus. On a vu, à maintes reprises, les représen- tants de ces groupements ouvriers, débattre les prix avec les patrons et fixer à l'avance d'un commun accord ce qui, l'entreprise finie, reviendrait au travail et ce qui reviendrait au capital. Ces essais, qui ont réussi surtout grâce à l'or- ganisation, à la ténacité, au sens pratique des travailleurs anglo-saxons, sont encourageants, mais ils ne peuvent être considérés comme concluants.

IV. Erreur de ceux qui prétendent que le contrat de so- ciété EST le seul lien CONFORME A LA JUSTICE QUI PUISSE UNIR

1. Chnrles Gide, Principes d'économie politique, p. 490.

DO CO.STl'.AT DE TRAVAIL 83

PATRONS ET OUVRIERS. Le lien formé entre patrons et ou- vriers par l'existence d'un contrat de société se concilie parfaitement avec tout ce que demande la justice, et malgré les inconvénients qui viennent dètre signalés, il peut être considéré, si on y tient, comme le plus naturel et le plus acceptable. Mais c'est aller trop loin que de prétendre qu'il est seul naturel et seul acceptable, parce que seul il est conforme aux principes de justice qui doivent présider aux rapports du capital et du travail.

Pour que la justice se trouve satisfaite il faut, mais il suffit, que le travail soit rétribué proportionnellement à la part qu'il a prise à la production et qu'il touche l'équivalent de ce qu'il a fourni. Or, il serait difficile aux partisans du contrat de société d'apporter des arguments sérieux pour établir qu'avec ce contrat seul l'ouvrier peut recevoir une rémunération en rapport avec le service rendu, et qu'avec les autres formes de convention il est fatalement lésé dans ses droits. Ces droits peuvent tout aussi bien être sauve- gardés avec un contrat de vente qu'avec un contrat de so- ciété. Le premier ne prête pas plus aux abus que le second, l'important est qu'il soit régulièrement conclu et loyalement observé.

Il n'y a pas même jusqu'aux légitimes exigences de la dignité de l'ouvrier qui ne puissent suffisamment s'accom- moder d'une autre forme du contrat que la forme de société, quoique celle-ci, considérée au i)oint de vue abslrail, cor- responde mieux à l'esprit de l'égalité chrétienne.

Que le contrat de travail soit de telle ou telle nature, la chose ii'a en soi qu "une inqiorlance pratique très secon- daire. Ce n'est pas parce qu'on en fera un contrat de so- ciété, que la justice sera lainenée sur la terre et le bien ètre- dans le monde du traviiil. n'est pas le giand remède (jui

84 RÉGIME DU TRAVAIL

doit guérir les maux de l'humanité. On se tromperait en lui prêtant une efficacité considérable ; le salut, si jamais il vient, viendra d'ailleurs.

On se tromperait pareillement, si on s'attendait à ce que s'introduise prochainement et librement un état de choses qui mettra patrons et ouvriers sur le même pied et donnera à chacun le droit à une part plus équitable du bénéfice net. Pour en arriver là, il y aura à vaincre des préjugés enra- cinés, à rompre avec des traditions très anciennes, à briser des oppositions basées sur l'intérêt. Un temps très considé- rable sera nécessaire pour opérer cette transformation sociale, et l'on ne peut assurer que, si elle se produit, elle réalisera les espérances que beaucoup ont fondées sur elle.

IV. Le contrat de travail et l'associatiou ouvrière.

I. Droit d'association ouvrière. Les ouvriers ont le droit de s'associer et ce droit ils le tiennent de la na- tnre. Le droit d'association ouvrière * est la faculté pour chaque ouvrier d'unir, autrement qu'en passant, ses forces à celles d'un certain nombre de camarades exerçant la même profession que lui, et cela dans le but de se protéger, d'assurer le respect de sa personne et de ses intérêts et de se procurer le plus possible du bien-être auquel il peut lé- gitimement prétendre. Ce droit, ce ne sont pas les lois qui le confèrent, ce n'est pas une convention qui le crée, c'est la nature qui le donne.

1. Par association ouvrière nous entendons la cohésion orga- nique des forces ouvrières, sous diverses formes strictement pro- fessionnelles et spécialement sous la forme du syndicat.

Iti; CONTRAT DE TRAVAIL 8."l

Les travailleurs, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, se sont préoccupés de s'unir, lis se sont associés à toutes les époques, ils ont dans tous les pays cherché à se grouper. Il y a comme un besoin universel dont on ne saurait con- tester l'existence ; il fait partie de la nature humaine et Dieu n'a pu le placer dans le cœur de l'ouvrier sans conférer à celui-ci le droit aux moyens de le satis- faire.

L'homme est essentiellement sociable, il a bien la so- ciété civile, mais elle ne lui suffit pas. Elle poursuit le bien commun et ne peut s'occuper des particuliers que d'une fa(;on générale. Les particuliers ont besoin d'une organisa- tion qui les atteigne d'une façon plus immédiate et plus prochaine, qui soit davantage à leur portée et qui puisse leur prêter un concours de détail que la société civile n'a pas la possibilité de leur fournir.

Le travailleur, comme tous les autres hommes, a reçu do la nature, avec des droits, la faculté de prendre les moyens néoessaires pour les exercer et les défendre. S'il est seul, il ne peut efficacement se protéger dans bien des cas. Il a le droit de toucher un salaire convenable, de ne fournir qu'un travail qui ne dépasse pas ses forces, d'être libre de rem[)lir ses devoirs de père, d'époux, de citoyen et de chrétien, de ne pas être renvoyé sans motifs, d'être respecté dans sa dignité d'homme, en un mot de ne pas être lésé dans le contrat de travail qu'il passe avec son patron. Abandonne à lui-même, il ne peut traiter avec celui-ci surun pied suffi- sant d'égalité. 11 est dans un état d'infériorité notoire, il doit subir presque fatalement les conditions de l'employeur, il est incapable d'imposer le respect de ses droits. L'associa- tion seule peut lui assurer la force qui lui manque, elle est donc un droit pour lui.

m

REGIME Dr TRAVAIL

L'association ne lui serait-elle pas nécessaire pour assu- rer le respect de ses droits, elle lui serait au moins utile pour se procurer les avantages dont il sera question plus loin ; or, chacun a le droit de rechercher son avantage toutes les fois qu'il n'est pas obligé, pour y arriver, de recourir à des moyens illicites et condamnables ; ce n'est pas le cas ici.

Le droit qu'ont les ouvriers de s' associer est un droit inadmissible. Cq qw&Vhon-iYCiQ Wani delà nature aucune puissance humaine ne saurait le lui légitimement ravir ; pas plus que les individus, l'Etat ne peut donc légitimement enlever à l'ouvrier le droit de s'associer avec ses camarades. Léon XIII le déclare explicitement. « La société privée, dit- « il, est celle qui se forme dans un but privé, comme lorsque « deux ou trois s'associent pour exercer ensemble un né- « goce. Or, de ce que les sociétés privées n'ont d'existence « qu'au sein de la société civile dont elles sont comme au- « tant de parties, il ne suit pas, à ne parler qu'en général « et à ne considérer que leur nature, qu'il soit au pouvoir « de l'Etat de leur dénier l'existence. Le droit à l'existence « leur a été donné par la nature elle-même, et la société civile « a été créée pour protéger le droit naturel et non pour « l'anéantir. C'est pourquoi une société civile qui interdirait (( les sociétés privées s'attaquerait elle même, puisque « toutes les sociétés publiques et privées tirent origine d'un « même principe, la naturelle sociabilité de l'homme '.»

L'Etat peut seulement surveiller l'exercice du droit d'as- sociation et empêcher tout ce qui serait danger ou abus. Il en a le droit et même le devoir. Il est établi pour écarter

1. Encyclique lierum novarum.

Dr CONTRAT DR THAVAIL 87

les désordres, assurer la sécurité et empêclier tout ce qui pourrait compromettre le bien public en lésant la justice ou en troublant la paix.

Le droit d' association na d'autres limites que celles qui sont imposées par le respect du droit d'autrui. Le droit d'association étant, pour tout ouvrier, un droit cer- tain, ce droit persiste tant qu'il n'est pas en opposition avec un droit tout aussi certain et d'un ordre supérieuï. Per^ sonne ne peut légitimement être dépossédé d'un droit en dehors de deux cas : lorsque le bien commun le demande ou lorsque la jouissance de ce droit est accompagnée d'abus graves ; mais quand on se trouve en présence d'un de ces abus, le droit n'est plus un droit.

« Assurément il y a des conjonctures qui autorisent les « lois à s'opposer à la formation de quelques sociétés de ce « genre. Si une société, en vertu même de ses statuts orga- « niques, poursuivait une fin en opposition flagrante avec <( la prol)ité, avec la justice, avec la sécurité de l'Etat, les « Pouvoirs publics auraient le devoir d'en empêcher la «formation, et si elle était formée, de la 'dissoudre. Mais « encore faut-il qu'en tout cela ils n'agissent qu'avec une « extrême circonspection pour éviter d'.empiéter sur les « droits des citoyens, et de statuer, sous couleur d'utilité « publique, quelque chose qui serait désavoué par la rai- « son ; car une loi ne mérite obéissance que tout autant « qu'elle est conforme à la droite raison et a la loi éternelle « de Dieu ' ».

Si donc le Pouvoir ])ublic a le devoir de permettre aux associations de se former librement et de leur accorder,

I. Encyclique Rerum novarurn.

88 RÉGIME nu TRAVAIL

une fois formées, la jouissance de tous les droits qui, comme le droit de posséder certains biens, leur sont nécessaires pour atteindre leur but, il a le droit de réprimer les abus contraires au bien commun de la société. Il peut et il doit interdire les associations nuisibles à la religion, à la paix sociale, aux bonnes mœurs, à la sécurité publique. En outre, il peut imposer aux sociétés les restrictions et les conditions nécessaires pour sauvegarder l'intérêt général, comme aussi il peut dissoudre les associations déjà exis- tantes toutes les fois que, s'écartant de leur but, elles en arrivent à constituer un péril social.

V association offre à la classe ouvrière de nombreux et 'précieux avantages. L'individualisme a produit les plus désastreux effets. Il a isolé les ouvriers des patrons, donné aux uns et aux autres des intérêts opposés, i^rovoqué les coalitions et les grèves, rendu possibles les abus les plus criants, fait du travailleur une marcliandise soumise aux fluctuations de l'offre et de la demande, mis l'ouvrier à la merci non seulement du patron, mais encore de la spécula- tion, du hasard et des crises industrielles, créé une concur- rence effrénée, imprimé à l'industrie moderne une allure déréglée et fiévreuse, en un mot, entassé les ruines maté- rielles et donné naissance à toutes sortes de désordres mo- raux. L'association n'arrivera pas à supprimer tous les maux et à ramener partout sur la terre la paix, la richesse, la justice et le bonheur, mais elle supprimera bien des misères et obviera à bien des abus. La preuve en est déjà faite.

L'anarchie des relations entre patrons et ouvriers, une misère profonde des salariés, cette « misère imméritée » dont parlait Léon XIII, sont les effets incontestables du

DU COMn.VT l>E TRAVAIL 89

triple régime de la concurrence, du grand atelier méca- nique et du contrat individuel du travail. L'association ou- vrière, mieux qu'aucune autre institution, peut rétablir des rapports normaux entre employeurs et employés et amélio- rer le sort matériel des travailleurs.

Ce qui constitue la régularité des rapports entre em- ployeurs et employés, c'est le respect mutuel des droits réciproques. Il y a une incontestable opposition entre les intérêts des employeurs et ceux des employés. L'employeur qui achète le travail a intérêt à Tacheter le moins cher possible ou, ce qui revient au même, à obtenir pour une même quantité d'argent la plus grande quantité possible de marchandise. L'ouvrier ([ui vend son travail a un intérêt directement contraire. Il s'efforce d'obtenir des hausses de prix ou une diminution de la quantité de la marchan- dise vendue. Employeurs et employés ont besoin les uns des autres, mais ce besoin ne suffit pas pour supprimer la distance qui les sépare, encore moins pour supprimer le confht d'intérêts.

Cet antagonisme rend difficiles les rapports réguliers et prédispose à tous les abus. Dans cette lutte, le faible risque d'être opprimé par le fort. L'ouvrier isolé est né- cessairement un faible. S'il se croit lésé, il a beau pro- tester, sa voix se perd et sa protestation demeure sans résultat. « Si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à aller ailleurs », lui fera-l-on brutalement répondre par un contremaître.

Mais si on sent derrière lui un groupement de plusieurs milliers de camarades qui se solidariseront avec lui, ou si la protestation au lieu d'être i)résentée par un pauvre petit ouvrier l'est par le bureau d'un syndicat puissant, le pa- tron le prendra de moins haut et se montrera autrement

00 RKCIME r»r TRAVAIL

conciliant. Voyant en face de lui une force qui égale la sienne, il y regardera à deux fois avant d'opposer une fin de non recevoir cassante aux réclamations qu'on lui adresse et il aura un tout autre respect de droits qu'il sait si bien gardés. L'association est donc un moyen efficace entre tous pour protéger l'ouvrier et ses droits ; souvent même ce moyen est le seul réellement efficace.

Il n'y a pas une seule profession dans laquelle le grou- pement des ouvriers n'ait amené une hausse notable dans le taux du salaire ou une réduction sensible dans la durée de la journée de travail. Partout l'amélioration du sort de la classe laborieuse a marché parallèlement avec le grou- pement professionnel. 11 n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur ce qui ce passe dans le monde du travail pour se rendre compte que la condition matérielle des ouvriers n'est nulle part meilleure que dans les pays qui, comme l'Angleterre et les Etats-Unis, ont su puissamment opérer la cohésion ouvrière et qu'elle n'est nulle iDart pire que dans les Etats qui, comme l'Italie du Sud et l'Espagne, vivent toujours sous le régime de la pulvérisation ouvrière.

Et dans un même pays, ce sont les professions dont les membres se sont groupés le plus fortement qui touchent les meilleurs salaires et ont conquis le plus d'avantages. Bien plus, quand on étuùie les variations des taux des salaires des ouvriers d'une même profession, on constate que la rémunération du travail s'est élevée aussitôt que les em- ployés ont été capables de substituer au régime de l'isole- ment le régime de la cohésion, même imparfaite et inorga- nisée. En Angleterre, pour ne citer qu'un exemple, parmi les ouvrier des unskilled labour ou travaux grossiers, les salaires se sont considérablement accrus et la durée de la journée de "travail a sensiblement diminué depuis que les

DU CONTRAT DE TRAVAIL 91

New-Trades-Unions ont été établies et que les dockers forment une association nombreuse et puissante.

M. Sullivan, un des leaders du Trade-Unionisme, a ainsi résumé les résultats obtenus par l'association ouvrière : « Elle provoque la hausse des salaires, la diminution des « heures de travail et, d'une manière générale, contribue « à l'amélioration des conditions d'existence de leurs « membres. Elle arrive au même résultat, au profit d'un « grand nombre d'ouvriers non syndiqués, par une « action indirecte. Elle empêche la femme et l'enfant de (( succomber dans des travaux excessifs. Elle contraint les^ « pouvoirs législatifs à promulguer la loi telle que veulent (( l'avoir les syndiqués, au lieu de la laisser passer telle que « le législateur jugerait convenable de l'octroyer aux ou- « vriers. Elle assure au consentement de ses membres, a lorsqu'ils discutent les conditions de leur engagement, un « certain degré de liberté et favorise le développement de « l'indépendance morale et d'une virilité supérieure chez « les ouvriers... Les associations excitent, chez tous ceux « qui les étudient, un premier mouvement de surprise « auquel succède ensuite un sentiment d'admiration... En- « fin, disons-le, le principe syndical ou unionisme saine- ce ment compris est un auxiliaire pour le patron lorsque « celui-ci est juste '. »

U association ouvrière peu l bien offrir certains incon- vénients, mais ces t7icon>:ênients ne sont pas inséparables de l'institution. On a formulé bien des griefs contre les associalions ouvrières, telles au moins qu'elles existent aujourd'hui. On leur a reproché de parler beaucoup de

1. Circulaire du musée .social; S(':ric B, n" 10 ; 2'.' juin 18U7.

92

lîEfilME DU TUAVAIL

droits et bien peu de devoirs, d'exagérer les revendications du prolétariat, d'accentuer l'antagonisme des classes, de recourir au moyens violents, de fomenter des soulèvements, de donner naissance aux grèves, de fournir des armées tout organisées au désordre, à la révolution, à l'anarchie, de remj)lacer ce qu'on a appelé l'oppression patronale par une oppression autrement réelle et dure, celle des syn- dicats, et bien d'autres choses encore. Dans tout cela il y a du vrai, beaucoup de vrai même, mais aussi pas mal d'exagération.

Que les ouvriers syndiqués, rendus conscients de leur force, parlent un peu plus qu'il ne conviendrait de leurs droits, qu'ils les clament un peu haut, c'est assez naturel. On leur en a laissé parler si peu pendant la longue période de l'individualisme et on en a fait souvent si bon marché ! Que dans la réaction qui s'est produite ils soient sortis, et gravement parfois, de la modération à garder ; c'est incon- testable. Qu'ils aient eu recours à des moyens violents et môme criminels pour faire triompher des revendications ou justes ou exagérées ; on ne saurait le nier. Que dans cer- tains pays, certains de leurs groupements aillent grossir les rangs socialistes ; les faits sont pour l'établir. Que les syndicats avec leurs fédérations constituent une puissance terrible dont facilement peuvent s'emparer les meneurs pour la conduire à l'assaut des institutions les plus sacrées; l'expérience n'en est plus à faire. Qu'ils aient maintes fois usé de leur force redoutable pour peser abusivement et même opprimer soit des patrons, soit des camarades non syndiqués ; la chose se produit encore tous les jours. Qu'ils aient aussi des reproches, et des reproches graves à s'adres- ser, personne ne songe à le révoquer en doute.

Pourtant il ne faut pas tout mettre au pire et généraliser

DU CONTRAT DE TRAVAIL 1)3

à outrance, on serait injuste. Il en est du mouvement syn- dical ouvrier comme du torrent qui descend de la mon- tagne ; par moments il renverse tout sur son passage et accumule les ruines ; mais quand il a été endigué, canalisé, assagi, il devient inoffensif et même bienfaisant ; il porte la fécondité dans la plaine et met sa force au service de l'homme et de l'industrie '.

Il y a généralement dans la vie des associations syndi- cales deux phases très différentes. D'ordinaire, elles doivent leur naissance à un mécontentement, elles se forment pour la guerre et emploient pour triompher la violence, la grève et rémeute. Elles gardent ce caractère tant que justice suffisante à leurs yeux ne leur a pas été rendue. Alais quand leurs revendications ont prévalu, quand surtout elles sont devenues riches et fortes, quand elles sentent que les pa- trons sont plus disposés à s'entendre qu'à se mesurer, elles s'assagissent, perdent leur humeur belliqueuse et se confinent de plus en plus dans les questions profession- nelles.

Au lieu d'être des foyers d'anarchie ou de guerre so- ciale, de troubles ou de soulèvements, elles deviennent des institutions utiles à la paix, à l'ordre et au bien général. On en a la preuve dans ce qui se passe en Angleterre et aux Etals-Unis. Nulle part l'ossociation ouvrière n'est mieux

1. M. CaroU Wright, Imminent chef du département du travail aux Ktals-Unis, a dit avec beaucoup de raison dans son rapport sur la terrible grève minit.-re de 1902 : « Ces organisations ouvrières " sont des êtres nouveaux et puissants qui peuvent faire le bien " ou le mal, suivant la sagesse ou la déraison qui présidera à leurs " actes... » Nous avons le droit d'espérer ([u'elles s'inspireront do pins en plus de la sagesse et f|u'eilos feront surtout le bien. C'est l'ensci^'nement qui se dégage do leur histoire dans les pays elles sont le mieux constituées.

9i RÉGIME DU TRAVAIL

organisée, plus nombreuse et plus forte ; nulle part aussi, après les heurts terribles des premières années, il n'y a moins de grèves, moins de désordres et plus de correction dans les rapports entre patrons et ouvriers.

Pour en arriver à ce point, c'est-à-dire pour passer de la première phase de leur existence, de la période agitée et tumultueuse à la période disciplinée et pacifique, les syndicats ont besoin de temps, de chefs habiles, de membres pratiques, de préoccupations avant tout professionnelles ; toutes choses que ne possèdent pas encore nos syndicats français et dont l'absence les empêche de devenir, ce qu'ils devraient être, des instruments de paix sociale et d'éduca- tion des classes ouvrières.

6"* L' associalio7i ouvrière, suitant toutes les probabi- lités, ira en se développant et en s' assagissant. Les ou- vriers ont le droit de s'associer, ils en sentent le besoin, mieux que jamais ils en comprennent les avantages ; dans ces conditions, sans être prophète, on peut prédire sûre- ment que le mouvement syndical et unioniste, aujourd'hui déjà si considérable, ira se développant de plus en plus et finira par entraîner la presque totalité des travailleurs. Dans le dernier quart du siècle qui vient de se terminer, il s'est extraordinairement étendu dans tous les pays manu- facturiers et industriels. Pour ne parler que de la France, en 1884, il y avait 587 syndicats patronaux ou ouvriers ; en janvier 1900, on y comptait i2.G83 syndicats ouvriers comprenant 492.047 membres ; au l-"" janvier 1901, le chiffre des syndicats s'élevait à 3.287 et celui de leurs adhérents à 588.832. Ainsi donc, pendant le cours d'une seule année, le nombre des syndicats ouvriers a chez nous augmenté de plus de 22 0/0 et celui des syndiqués de 20 0/0.

bV CONTRAT DE TU.WAIL 05

« Le caractère fondamental qui donne au mouvement « ouvrier, a dit Ketteler, son importance et sa signification « et qui constitue, à vrai dire, son essence, c'est la ten- « dance à la corporation, à l'association ouvrière, en vue de « mettre l'union des forces au service des intérêts ouvriers. « En suite des principes économiques qui ont prévalu de- « puis la RéA'olution française et qui sont arrivés de plus en « plus à la domination absolue dans tous les Etats, cette « tendance des ouvriers est devenue une vraie nécessité de « nature, et la religion dès lors n'a rien à objecter contre « ces tendances en elles-mêmes ; elle ne peut que les bénir, « leur souhaiter de réussir pour le bien de la classe ou- « vrière et les appuyer.

« La liberté illimitée dans tous les domaines de l'écono- « mie sociale a eu pour premier résultat de jeter la classe « ouvrière dans une situation presque désespérée. C'est ce « que personne ne peut nier, pas même ceux qui tiennent « cette liberté illimitée pour nécessaire et qui nourrissent a la conviction qu'en dernier ressort elle est salutaire. La « suppression de toutes les anciennes corporations a isolé (( totalement l'ouvrier et Ta abandonné à ses propres forces. i Chaque ouvrier s'est trouvé seul avec ses bras, (jui cons- « tituent toute sa fortune.

« En face de lui, par contre, s'est levée la puissance de « l'argent, d'autant plus dangereuse que ses tenants en usent « souvent sans conscience, sans religion, c'est-à-dire pour « Tunique satisfaction de leur égoïsme.

<( Les principes économiques modernes ont eu des effets (' tout opposés suivant qu'ils s'ap[)lifiuaieiit à la force hu- <( mairie dans le travailleur ou a la force financière dans les « mains du capitaliste. Comme je viens de le dire, l'ouvrier « avec sa force fut isolé, landis qtic la force du capital fut

9G RKOniE DU TRAVAIL

« au contraire centralisée. La classe ouvrière fut dissoute « et il ne resta plus que des ouvriers épars. La puissance « financière, par contre, ne se divisa pas en fractions de '< capital modérées, mais au contraire elle forma des coali- « lions de plus en plus grandes et exagérées. L'association <f humaine a été détruite et nous avons vu à sa place « l'association financière prendre une extension formidable.

« De sont résultées les conséquences les plus terribles « pour la classe ouvrière partout cet état de choses a pu « se développer sans frein. Il y a quarante ans, une grande « partie de la classe ouvrière, en Angleterre, était tombée « dans le plus profond abîme de la misère morale et « physique.

« Or, cette même Angleterre, d'où est parti le mal, « donne aujourd'hui une impulsion puissante pour l'union « et l'organisation des travailleurs, contre cet isolement de « l'ouvrier, contre cet écrasement de la force humaine par « la puissance de l'argent. De le mouvement s'est ré- « pandu dans le monde ouvrier. Et cette tendance à orga- « niser les ouvriers pour faire triompher par la commu- « nauté des efforts leurs intérêts et leurs droits est dès lors « justifiée et salutaire, voire môme nécessaire, afin que la « classe ouvrière ne soit pas totalement écrasée par la puis- « sance de l'argent centralisé '. »

Aucune force humaine n'est capable d'arrêter cette marche en avant, puisque dans le grand atelier mécanique moderne le groupement syndical des salariés est une ins- titution, suivant l'expression de Ketteler, « justifiée, salu- taire, voire même nécessaire ». On n'en a pas dès le début aperçu les conditions et le rôle, mais il est impossible au-

1. Discours prononcé à Notre-Dame de Bois, le 25 juillet 1869.

DU CONTRAT DE TRAVAIL 97

jourd'huid'eii méconnaître les précieux résultats « dans les milieux industriels qui ont été capables de cohésion orga- nique et stable. » Les craintes de la première heure ne se sont pas réahsées et, en servant les intérêts de l'ouvrier, le groupement syndical n'a porté préjudice ni aux intérêts du patron ni à ceux du consommateur.

Au lieu donc de combattre systématiquement ces asso- ciations et de garder à leur endroit une irréductible défiance, il serait plus politique d'en prendre son parti, de tâcher d'améliorer ce qu'on ne peut empêcher et de prêter un concours pondérateur à l'œuvre de transformation, qui s'opérera fatalement et jusqu'au bout dans le monde du travail.

« A quelque point de vue qu'on se place, le dôveloppe- « ment des syndicats doit être souhaité et encouragé, car il « ne favorise pas moins le progrès moral et intellectuel de « notre société que le progrès matériel et l'accroissement « de la richesse. Cette liaison étroite entre des intérêts appa- « remment si différents est pourtant, elle aussi, nettement « démontrée par les investigations les plus récentes de la « science ' . »

On ne peut guère songer à revenir à la forme corpora- tive; elle a rendu de grands services, mais elle était faite pour d'autres temps. Elle s'harmoniserait mal avec nos mœurs et surtout avec les conditions industrielles actuelles. La forme syndicats d'ouvriers d'un côté et syndicats de patrons de l'autre semble être, de toutes, celle qui se géné- ralisera le plus et finira par absorber les autres. Les l'nions de travailleurs [)rendront de plus en i)lus de l'importance. L'avenir est à elles.

1. Paul Ijureau, Le conlrui dp imrai/, p. 2G0,

Do RÉGIME DU TRAVAIL

Apres s'être associés pour défendre leurs intérêts et faire prévaloir leurs revendications, les ouvriers s'associeront pour marcher à la conquête du métier, devenir producteurs collectifs, prendre eux-mêmes les entreprises et essayer de supprimer ainsi peu à peu le patronat avec ses pré- lèvements.

A l'heure actuelle, ainsi que nous l'avons déjà remar- qué, deux courants, non seulement distincts, mais opposés, se dessinent nettement parmi les associations ouvrières. Celles d'entre elles qui ont déjà une assez longue existence, qui sont organisées puissamment, qui se composent des ouvriers les plus sérieux et les plus estimés professionnel- lement, qui sont arrivées à se constituer un certain patri- moine corporatif, comme les grandes Utiions anglaises et américaines, celles-là ont un caractère pacifique et, au lieu de préparer les voies au collectivisme, elles constitueront un des plus considérables parmi les obstacles qu'il trouvera sur son chemin. Elles se préoccupent avant tout, l'on pourrait même dire exclusivement, des questions profes- sionnelles et font preuve d'un grand bon sens pratique, de beaucoup de modération et d'une admirable discipline. C'est ce qui distingue les Trades- Unions anglo- saxonnes '. On peut déjà percevoir chez plusieurs syndicats français les premiers linéaments d'une organisation plus méthodique et plus pacifique. On n'y manifeste plus pour les grèves qu'une sympathie très relative et l'ardeur belli- queuse d'autrefois s'y est singulièrement attiédie.

1. « L'idée révolutionnaire est tout à l'ait étrangère, pour ne pas « dire incorapréliensil)le, aux ouvriers américains. Leur programme « se réduit à deux points essentiels : l'élévation des salaires, la di- « miuution des heures de travail. » Jules Siegfried, dans le Temps, du 13 juillet 1901.

hU COMBAT DE TRAVAIL 99

A côté de ces syndicats, s'en trouvent d'autres plus jeunes, poussés soudainement dans un jour d'efferves- cence, nés dans un pays l'iklucation ouvrière n'est pas encore faite, composés d'hommes trop turbulents et trop portés à emboîter le pas après les agitateurs qui les bernent. Ces syndicats ont des tendances révolutionnaires et des allures peu rassurantes pour le bon ordre et la paix sociale. Ils préconisent la guerre des classes et les pro- cédés violents. Faire naître des grèves, mettre aux prises patrons et ouvriers, saper les institutions établies, se pré- occuper moins des questions professionnelles que des ques- tions politiques, voilà leur spécialité.

Ces deux courants diamétralement opposés coexisteront longtemps encore probablement dans les groupements ou- vriers. Lequel des deux l'emportera? Beaucoup d'esprits sages craignent que ce soit le second et que le mouvement syndical ouvrier nous conduise fatalement, dans un avenir plus ou moins rapproché, à un violent bouleversement social accompagné des pires abus. Ils comprennent que ce mouvement ne peut être enrayé, mais ils voudraient qu'on en modifie l'orientation et qu'on cesse de favoriser le grou- pement syndical purement ouvrier. L'idéal pour eux serait le syndicat mixte. L'institution est excellente, malheureu- sement elle n'a au6une chance de réussir. On n'amènera pas les travailleurs à entrer dans des associations ils craindront toujours, à tort peut-être, soit la partialité, soit la prédominance, soit le mécontentement de ceux dont dé- pend leur pain quotidien.

Nous sommes convaincu que, par la force même des choses, les groupements professionnels prendront une forme de plus en plus démocratique et nous ne pensons pas qu'il faille pour cela désespérer de l'avenir de l'Iiuma-

ai8iioTH£a )

JOO RÉGIME DU TRAVAIL

nité. Les syndicats ouvriers n'entasseront pas toutes les ruines qu'on prétend et ne réaliseront pas toutes les craintes qu'on éprouve.

Le monde, il est vrai, est à un redoutable tournant de son histoire ; une transformation économique et sociale est en train de s'opérer, mais elle n'est pas la première et, comme celles qui l'ont précédée, elle s'opérera sous le re- gard de la Providence. Rien n'arrivera sans la permission de Dieu dont le bras tout-puissant dirigera cette formidable évolution comme il a dirigé tant d'autres évolutions au moins aussi délicates, et le mouvement, qui effraie aujour- d'hui tant d'esprits, aboutira, c'est notre persuasion, au progrès matériel, et par le progrès matériel au progrès in- tellectuel et moral de Thumanité K

C'est ce que, déjà en 18G4,le grand Ketteler disait aux catholiques timides qui s'effrayaient de l'esprit des grou- pements ouvriers et de la puissance qu'ils prenaient : « Le (( christianisme peut favoriser de la manière la plus heu- « reuse la tendance moderne de venir en aide aux classes « ouvrières par des associations. Ce serait une grande folie « de notre part de nous tenir à l'écart de ce mouvement « parce que l'impulsion part principalement d'hommes

1. « Dans le grand atelier mécanique moderne, le groupement « syndical des salariés est une institution nécessaire, dont on n'a « pas découvert, dès le début, les conditions et le rôle, mais dont « on peut aujourd'hui apprécier les admirables résultats, dans les « milieux industriels qui ont été capables de cohésion organique et « stable. On avait craint naguère que ces groupements ne servissent « la cause des salariés qu'au détriment de celle des employeurs et » des consommateurs. Ces craintes ont été vaines et ceux qui les « partageaient oubliaient que l'harmonie des intérêts est le résultat « nécessaire de toute organisation économique et normale. » Paul Bureau, Le Contrat de l'ravail, p. 268.

nr fiO.NTlîAT ItE TRAVAII. 401

<( hostiles au christianisme. L'air conserve ses propriétés « quoique l'impie le respire et le pain que nous mangeons (' n'en est pas moins la nourriture que Dieu donne quoique (' pétri par un boulanger incrédule. Il en est de même des u sociétés ; l'esprit d'association repose sur le droit divin et « est essentiellement chrétien, quoique les hommes qui le « favorisent n'y reconnaissent pas le doigt de Dieu et en « fassent un mauvais usage ^ » .

Il va sans dire que le droit d'association n'appartient pas aux seuls ouvriers. Il appartient, au môme titre et au même degré, aux patrons. Ceux-ci peuvent s'unir pour dé- fendre leurs intérêts, se syndiquer pour résister plus effi- cacement aux exigences qui seraient exagérées et injustes de leur personnel, se grouper pour lutter contre la concur- rence, faire corps, en un mot, pour être forts afin de mieux sauvegarder leurs droits.

Ce pouvoir de s'associer, ils le tiennent eux aussi de la nature et il est consacré par la loi. Ils doivent seulement éviter de faire de leurs syndicats des machines de guerre et de se servir de la puissance qu'ils leur donnent pour se dispenser de tenir compte des légitimes revendications de leurs ouvriers. Syndicats patronaux et syndicats ouvriers doivent avoir d'autres préoccupations que celle de se com- battre. Leur raison d'être est d'assurer le respect de tous les droits et, par là, de faire régner dans le monde du tra- vail la justice et la paix.

II. Le contrat dk travail bt l'i.ntrrve.ntion des asso- ciatifs OUVRIÈRES. Les associations ouvrières peuvent

1. Die ArbciUrfra'je und das Christenthrim, ]i. 117. Trad Qoes.

102 RF.r.lME Tir TRWAIL

intervenir soit avant soit après la conclusion du contrat de travail. Avant, pour en préparer les conditions, pour en discuter les clauses et en signer les stipulations. Apres, pour en surveiller l'exécution, rappeler les intéressés à l'observation des conventions, dénoncer les violations, les poursuivre devant les tribunaux ou les réprimer par la grève. Pour le moment, nous ne nous occuperons que de l'intervention des associations ouvrières dans la conclusion du contrat de travail.

1" Dans le passé le contrat de travail a été un contrat purement individuel. Jusqu'ici, lorsqu'un ouvrier vou- lait s'engager il allait trouver un patron, lui offrait ses services et arrêtait avec lui le cbiffredu salaire à toucber, la nature de la besogne à faire, les beures de travail à fournir et les diverses autres clauses de l'arrangement. Cet arran- gement était purement privé, il se faisait d'homme à homme, en dehors de toute intervention étrangère.

Pendant l'espace de temps qui va de 1789 à 1848, lorsque, chez nous, n'existait encore aucune législation ou- vrière, une liberté absolue était laissée aux contractants. Leur accord faisait loi. Le patron pouvait faire travailler pour les prix les plus ridicules et l'ouvrier, forcé par le besoin de subir de vrais salaires de famine, n'avait aucun recours contre celui qui abusait de sa misère et de sa fai- blesse. Leurs conventions ne regardaient qu'eux, elles étaient tenues pour absolument équitables dès qu'elles étaient consenties de part et d'autre : il n'est pas défendu au patron, semblait-on dire, de faire quelques bonnes af- faires, môme au dépens de l'ouvrier.

Si celui-ci trouvait mauvais d'être exploité d'une façon parfois éhontée, pour le consoler les tenants de l'École

!M r.HMr.AT !)[■: ir.WAir. 103

classique, dont ce régime de liberté à outrance réalisait l'idéal économique, lui rappelaient que personne n'avait été le chercher, qu'on ne l'avait pas contraint d'accepter le marché, qu'on ne le retenait pas de force et que, s'il n'était pas satisfait des conditions qu'on lui avait faites, il ne tenait qu'à lui d'aller voir s'il en trouvait de meilleures ailleurs, La loi ne s'occupait pas de lui ; elle le laissait sans protec- tion et sans défense K C'était la belle époque du contrat in- dividuel pur.

1. Non seulement la loi ne prenait pas la défense de l'ouvrier, mais encore elle prenait souvent parti contre lui en faveur du pa- tron. La législation de la Révolution et surtout celle de l'Empire sont, à ce point de vue, d'une révoltante partialité. La jieur de voir renaître, sons une autre forme, les anciennes corporations abo- lies amena la Constituante à créer, sous prétexte de protéger la li- berté, un système de pulvérisation sociale et d'isolement de l'indi- vidu qui devaient favoriser toutes les oppressions. LT-mpire alla encore [dus loin dans cette voie. Toutes les mesures qui furent dé- crétées alors, le furent au détriment des ouvriers. On ne saurait rien imaginer de plus antidémocratique.

« La loi du 22 germinal an XI, dit P. l'.urcau tlans son lieau « livre, I.e Contrat de Travail, l'arrêté du 9 frimaire an Xll et « l'arrêté du 10 ventôse an XII obligèrent tout ouA'rier employé en « qualité de compagnon ou de garçon, à être pourvu d'un livret, « petit carnet spécial, coté et paraphé à chaque page par un com- « missairo de police à Paris, Lyon et Marsejlle, ailleurs par le « maire. Le maitre a le droit d'exiger le dépôt de ce livret sur le([uel « il inscrit les avances qu'il a faites, et le patron qui embauche un « ouvrier dont le livret ne porle pas la mention du congé de son « dernier maitre doit répondre envers celui-ci des engagcmenls de « l'ouvrier.

«En même temps le Code civil, dans l'article 17S1, établissait « une infériorité spécialement blessante et odieuse au détriment do u l'ouvrier en asstirant à l'affirmation du patron une primauté « injustifiable. Enfin, six ans plus lard, le Code pénal «le l'^lO, cn- « chérissant sur rinconcovable inégalité admise pîir le Code civil, « punissait, dans les articles 41.'» et 41(>. les coalitions entre les on- « vriers pour obtenir une hausse de salaire ; tandis que l'article 414 « ne punissait les coalitions cpntre }es employeurs pour faire baisser

JOl RÉGIME nu TRAVAIL

Depuis le milieu du xix^ siècle, s'est peu à peu élaboré, dans presque tous les pays, un corps de législation ou- vrière qui est venu restreindre la liberté absolue du contrat de travail, supprimer certains abus et assurer à l'ouvrier un peu plus de sécurité, d'indépendance et de bien-être. Employeurs et employés sont tenus de se conformer dans leurs conventions à ces lois qui deviennent chaque jour plus nombreuses. 11 ne leur est plus complètement permis de ne tenircompteque de leurs volontés, cependant, malgré cela, le contrat de travail a gardé sa forme individuelle. Une infi- nité de points n'ont pas été et ne pouvaient guère être

« les salaires que si des circonstances spécialement aggravantes se « trouvaient réunies, et, en tous cas, la peine était beaucoup moins « sévère...

« Ainsi assimiler des ouvriers ù des vagabonds et à des filles de « joie, et les laisser livrés isolément et sans défense à l'effroyable « domination de la loi des salaires, voilà le résumé de la législa- « tion impériale sur les employés. Avec un pareil régime on peut « parfois s'assurer l'appui de la majorité des maîtres et des déten- « teurs de la richesse, mais on accomplit néanmoins une œuvre « néfaste et on achemine son pays vers les grèves violentes et les « émeutes... » Contrai de Travail, pp. 205, 206, 208.

De toutes ces mesures la plus humiliante, la plus oppressive et la plus impopulaire fut celle qui imposait le livret à l'ouvrier. Le li- vret, comme on l'a bien des fois fait remarquer, était en même temps un instrument de servitude et de police. Lorsqu'un patron pouvait faire accepter à un ouvrier des avances de quelqu'impor- tance, il l'avait en son pouvoir. II pouvait à son gré, dès lors, ou le renvoyer, et l'ouvrier dans ce cas se trouvait dans l'impossibilité de travailler, faute d'un patron qui consentît à se porter garant de la dette inscrite, ou le retenir tant qu'il ne s'élait pas complète- ment libéré de sa dette.

Ce serait une erreur de penser que la France avait le monopole d'une semblable législation. La libérale Angleterre elle-même A'ivait toujours sous le régime draconien des statuts de Henri VI et de Georges III. Ce n'est qu'en 1824 que, sous la poussée d'une pression ouvrière aidée du concours de sir Rol)ert Peel et de ses amis, ces règlements furent effacés du Statute Book.

DU CONTRAT HE THAVAIL 105

réglés par le législateur ; ce quil a laissé à la libre discus- sion des parties contractantes est énorme, et sur ce terrain, encore très vaste, patron et ouvrier ont continué à se trouver seuls en face Fun de l'autre et à débattre seul à seul les clauses de l'arrangement qui devait les lier *.

2" Le contrat individuel de travail offre de nombreux et graves inconvénients, a) Il ne sauvegarde pas suffi-

i. Avec le xix^ siècle s'opère dans l'ordre économique et indus- triel une transformation profonde : c'est l'avônement de la grande industrie. La production se concentre, les ouvriers se groupent dans d'immenses usines qui n'ont rien de commun avec les petits ateliers d'autrefois : le machinisme est la cause principale de cette agglomération. Entre ces travailleurs agglomérés et le patron avec equel le contact est plus rare, les rapports, eux aussi, se modifient profondément. Suivant l'expression de M. de Tocqueville, « le pa- tron moderne ressemble de plus en plus à l'administrateur d'un vaste empire », et en face de ce chef d'industrie, qui n'est souvent que le représentant dune puissante association de capitaux, les ouvriers éprouvent le besoin de s'unir parce qu'ils se sentent plus isolés et plus désarmés.

Une réaction se produit dans le monde du travail contre l'œuvre individualiste de la lîévolution et de l'Empire. Partout, principale- ment dans les pays anglo-saxons, les ouvriers cherchent à s'unir, ils se rendent compte qu'ils ne seront forts qu'à la condition d'être puissamment organisés et associés. Ils ont vu que la liberté qu'on leur avait tant vantée n'était qu'une duperie et que le groupement seul garantissait la vraie liberté de travail basée sur la liberté de la discussion des prix. Ils comprennent que le patron de mille ou- vriers possède par rapport à chacun d'eux pris isolément une force, une autorité qui est dans le rapport de mille à un ; qu'il n'y a pas équilibre et (jue par consériuent il peut facilement y avoir oppres- sion. Ils comprennent aussi (|ue si les mille ouvriers peuvent dis- cuter collectivement, l'équilibre est rétabli, et qu'au lieu de condi- tions et de prix imposés, il y a conventions librement «lisculées et acceptées. C'est pourquoi tous leurs efforts tendent à faire abroger les lois restrictives du droit d'association. Ils n'obtiennent satisfac- tion qu'assez tard, mais ils arrivent à triompher des oppositions et h briser les obstacles.

iOO r.rr.iME du travail

samment l'égalité de moyejis qui doit exister entre les conirac/aw/s. Il place l'ouvrier dans un incontestable état d'infériorité. L'ouvrier a absolument besoin de gagner sa vie. Il faut qu'il se nourrisse et donne du pain à ses en- fants. Ce pain, il ne peut se le procurer que par le travail. Il lui est aussi impérieusement commandé de travailler que de manger. Le chômage, c'est pour lui et les siens les privations, la misère, la faim même. Tout donc plutôt que de rester sans ouvrage et partant sans salaire.

Le patron ne saurait se passer indéfiniment d'ouvriers ; mais il peut généralement vivre, quelque temps du moins, sans leur travail. Il a des avances qui lui permettent d'at- tendre, il n'a pas à craindre de manquer du nécessaire comme le travailleur qui, lui, n'a pas de réserve et sub- siste au jour le jour. « A la longue, le maître ne peut pas <( plus se passer de l'ouvrier que l'ouvrier du patron, mais le « besoin qu'il en a, reconnaît Adam Smith lui-môme, 7i'est « 2^as aussi urgent. » Le patron peut laisser reposer ses machines, l'ouvrier ne peut pas laisser reposer ses bras. Pour l'un, la cessation de travail se traduit par une simple perte d'argent; pour l'autre, par le plus noirdéniiment, par de dures souffrances morales et physiques, par le manque, à très brève échéance, de ce qui est le plus indispensable à la vie. On ne saurait établir par conséquent de compa- raison entre les deux situations ; il n'y a pas parité de force économique entre les contractants ; le besoin livre au patron l'ouvrier pieds et poings liés.

Les Socialistes ont raison lorsqu'ils disent qu'en matière de salaire la loi de l'offre et de la demande n'est qu'une loi d'antagonisme forcé, le travailleur est toujours vaincu, parce que dans ce duel les armes ne sont pas égales. La raison en est que pour jouer avantageusement de l'offre et

DU CONTRAT DF. TRAVAIL 1 07

de la demande il faut être fort, c'est-à-dire avoir assez d'argent pour amener l'adversaire à composition. Celui qui tient les cordons de la bourse a toujours une grande supé- riorité dans ce genre de combat. II offre son prix pour une journée ou pour un travail à forfait et il n'y a pas de consi- dération qui résiste à l'ultimatum suivant : c'est à prendre ou à laisser.

Comme,, en règle générale, il y a toujours ou presque toujours plus de postulants que de travail à donner, il faut en passer par ou « serrer d'un cran la boucle de sa cein- ture ». Et c'est ce qu'on appelle s'arranger à l'amiable ! (1 Le traité de gré à gré, c'est le marché de la faim », disait Berryer en plaidant^ en 18G2, pour les ouvriers typo- graphes. Le mot est sévère, mais il est malheureusement juste.

L'infériorité notoire de l'ouvrier a été éloquemment mise en relief par Mgr d'Hulst dans une de ses conférences de Notre-Dame. « Si le travail est libre, s'écriait le docte ora- " tour, aussitôt l'égoïsme se déchaîne. Le pauvre peut re- « fuser au riche le concours de ses bras ; mais le riche •< peut aussi décliner ce concours. La liberté a beau être a réciproque, che n'assure pas de part et d'autre des con- « ditions égales. L'un peut vivre sans faire travailler, « l'autre a besoin de travailler pour vivre. L'offre est sou- « vent contrainte quand la demande est libro. De une « tentation pour celui dont la position est dominante ; il « exigera un labeur excessif : ou travailler au delà de ses « forces, ou se voir refuser le salaire, telle sera l'alterna- « tive que la cupidité impitoyable imposera au travailleur. « La plupart du temps les moyens de résistance lui man- « queront pour s'y soustraire et si, dans cet effort inces- « sant, la vie de l'homme est bientôt dévorée, qu'importe à

10}) r.KOlMR DU TRAVAIL

« celui qui le paye ? A la place de ce vaincu de la vie, de « ce vieillard précoce, un autre combattant se présentera « pour subir la môme loi d'airain et succomber bienlùt au « môme fardeau. De loin en loin l'exaspération de la souf- « france provoquera dans les rangs de ces nouveaux es- « claves une révolte soudaine, elle formera entre eux les « liens d'une solidarité séditieuse. Un instant le capital im- « pitoyable tremblera pour sa sécurité ; la suspension du « travail, en arrêtant la production, multipliera les ruines ; « jusqu'au jour où, matés par l'impérieux besoin du jour « présent, les réfractaires passeront de nouveau leur cou « sous le joug pour parcourir une fois de plus le cbemin « circulaire qui va du labeur excessif à la grève menaçante « pour retourner de la grève vaincue au labeur ac- « câblant '. »

1. Conférences de Notre-Dame, 26 mars 1893.

M. Albert Gigot qui ne saurait être suspect aux libéraux est obligé de reconnaître cette inégalité entre les contractants. Il dit dans un article paru dans le Correspondant du 25 janvier 1907 : « Sans se laisser aller à des déclamations trop faciles ou à des exa- « gérations manifestes, on ne peut nier que, dans les conditions de « l'industrie moderne, les travailleurs manuels isolés se trouvent « placés, vis-à-vis des employeurs, dans un état d'infériorité habi- « tuel et caractérisé. Indépendamment de la supériorité qu'assurent « à l'employeur sa situation sociale, les capitaux dont il dispose, sa « culture intellectuelle, la connaissance qu'il a de l'état du marché, « il faut reconnaître que si le maître n'a pas moins besoin de « l'ouvrier que l'ouvrier du maître, il existe, du moins, entre eux, « cette différence reconnue par Adam Smith que le besoin du maître « est moins pressant que celui de l'ouvrier. C'en est assez pour que « le système de l'accord d'individu à individu exclusif de toute en- « tente entre les travailleurs qu'a consacré le législateur de 1791 « ait cessé, dans bien des cas, de répondre aux exigences de la « grande industrie. Aussi voyons-nous de bonne heure se manifester « dans le monde ouvrier des aspirations vers un régime légal « moins absolu et plus approprié aux besoins nouveaux. En 1833, « les compagnons charpentiers féclament et obtiennent un contrat

DU CONTRAT DE TRAVAIL 100

La lutte entre l'ouvrier isolé et le patron est, a-t-on dit avec raison, la lutte du pot de terre contre le pot de fer ; ru cas de conflit d'intérêts ou autre, le premier est fata- lement brisé.

b) Le contrat individuel de trarail favorise la con- 'i/rrence entre ouvriers et cette concurrence se produit inujours à leur plus grand détriment. Nous venons de voir que les nécessités de la vie obligent l'ouvrier à courir ai)rès « l'embauchage » et à aller offrir ses services à un patron. Celui-ci a besoin d'ouvriers en général ; mais non pas, sauf des cas exceptionnels, de tel ou tel ouvrier en parti- culier. D'ordinaire, il trouve des ouvriers en abondance ; car, à peu près toujours, l'offre de bras dépasse la demande.

A notre époque, la force de travail, VArheistkraft, comme tout ce qui se vend, surabonde sur le marché. Si ce n'est dans de très rares et de très courtes périodes, l'in- suffisance des offres de travail est chose inouïe. Les statis- tiques des divers pays industriels attestent que, même

collectif fixant les conditions du travail : encouragi's par ce pre- « mier :<uccc5, ils cherchent, en 1(S45, à concinre avec leurs patrons « des conventions nouvelles ; devant la résistance de ces derniers « éclate une grande grevé à la suite de laquelle Berryer prête aux « ouvriers jioursuivis l'appui de son éloquence : le grand orateur « trouve des paroles enflammées pour condamner le contrat indivi- « duel qu'il qualifie de dérisoire et ([u'il a|»|iellcra jihis tard » le « marché de la faim » : mais tous les clforts des travailleurs pour « organiser une action commune viennent se briser contre les ri- « gueurs de la loi (jui interdit et punit les coalitions. Durant toute « cotte période, dns tentatives du même genre se succèdent dans » des industries diff»;rcntes avec des fortunes diverses, mais, d'une « façon générale, il faut bien reconnaître que si, en théorie, le « contrat collectif est licite et possible, il est, dans la pratique, à « peu près irréalisable jusqu'au jour la loi du 2') mai 1804 vient proclamer la liberté de coalition et abroger les articles 114 et 415 « du Code pénal. »

UO UÉGIME DU TUAVAIL

dans les années qui ne sont pas des années de dépression économique, le chiffre des ouvriers forcés de chômer faute d'ouvrage dépasse 3 "/q. Ces ouvriers, malgré eux inoc- cupés, tâchent naturellement de trouver du travail ; pour y réussir, ils offrent leurs services à des prix réduits et cons- tituent ainsi pour leurs camarades une concurrence désas- treuse.

Poussés par le désir d'opérer de gros et rapides béné- fices, obligés d'ailleurs de lutter pour les prix avec leurs rivaux, les patrons sont amenés à profiter de cette concur- rence et à proposer les conditions les plus dures. De ces ouvriers qui se disputent un embauchage, celui-là rem- porte qui, pour le même travail, se contente du moindre prix. Sous la pression du besoin de se procurer un morceau de pain, une sorte de course à l'abîme s'organise entre les travailleurs luttant entre eux à qui acceptera le plus de mi- sère, soit en peinant le plus longtemps, soit en se contentant d'un plus petit salaire : salaire qui suffira à peine à assurer ce qui est nécessaire à un homme pour soutenir son exis- tence et lui permettre de continuer à travailler et à souffrir.

S'il traite isolément, l'ouvrier ne se préoccupe que de ses intérêts et de ses besoins personnels, et encore de ses intérêts et de ses